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Opulent Paris-Berlin de Daniele Gatti

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Berlin. Philharmonie. 24-IX-2016. Arthur Honegger (1892-1955) : Symphonie n° 3 Liturgique ; Henri Dutilleux (1916-2013) : Métaboles ; Claude Debussy (1862-1918) : La Mer. Orchestre Philharmonique de Berlin ; direction : Daniele Gatti.

gattiOn ne sait jamais à quoi s’attendre à un concert de . Exerçant un contrôle total de l’orchestre, le chef italien offre des lectures radicales des œuvres qu’il interprète, ce qui lui vaut une cohorte d’admirateurs enthousiastes comme de détracteurs acharnés.

On ne parlera pas ici des huit années controversées que Gatti a passées à la tête de l’Orchestre National de France. C’est que le musicien milanais a changé d’échelle : en devenant le nouveau directeur du Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam, Gatti est aujourd’hui l’un des chefs les plus en vue de la planète musicale, comme on pouvait le constater par ce programme très attendu de musique française à la tête du Philharmonique de Berlin.

En dépit de la nationalité suisse de son auteur, la Symphonie n° 3 dite « Liturgique » d’ est assurément française. Créée par Charles Munch en 1946, l’œuvre rappelle autant les musiques inquiètes de Martinu ou Nielsen que les symphonies de Roussel, tout en poudroyant des derniers feux de l’impressionnisme wagnérien, à la manière d’un Paul Dukas. Avec ses courses à l’abîme et son lyrisme final, la « Liturgique » évoque également dans un versant plus sombre, les œuvres quasi contemporaines de Messiaen. Pourtant, on ne retrouve chez Gatti rien de la sanguinité ou de l’humanisme du créateur Munch ; avec le Philharmonique de Berlin, le chef italien maintient un flux implacable, dans un mouvement instrumental étouffant, seulement rompu par des apparitions solistes d’exception, notamment les sublimes flûte et hautbois de et Jonathan Kelly. C’est dans le Dona nobis pacem final que Gatti emporte définitivement l’adhésion : entamée comme un morceau néo-classique grimaçant, l’œuvre culmine dans une coda suspendue qui bouleverse, à la manière de la libération voulue par Honegger.

Les Métaboles de Dutilleux bénéficiaient d’une option encore plus extrême. À noter que la Symphonie n° 2 « Le Double » était donnée le même soir au Konzerthaus, l’autre grande salle de musique berlinoise, preuve que la musique de Dutilleux est aujourd’hui entrée au répertoire des formations d’Outre-Rhin. Gatti prend ici le risque de l’ennui, par une extrême lenteur. Mais cette lecture extrêmement réfléchie, à mille lieux de l’interprétation instinctive qu’en avait donnée Rattle en 2013, aboutit à une splendide leçon d’orchestre. Chaque pupitre scintille, serti dans un écrin éblouissant grâce à la finition technique des « Berliner ». Certes, ces Métaboles n’ont pas l’énergie fauve d’un Järvi ou d’un Plasson mais cette froideur brûle d’une incandescence qui met paradoxalement en valeur la modernité de l’écriture de Dutilleux.

Le constat sera en revanche plus mitigé sur La Mer de Debussy. Parce que Gatti construit la musique, les premières « heures » de De l’aube à midi sur la mer sont anodines. Ce n’est qu’après le célèbre appel des violoncelles que la vision du chef prend tout son sens. Le son est opulent, trop sans doute pour de la musique française, structuré en épisodes très différenciés, où pointe une dimension chorégraphique qui aboutit à des Jeux des vagues quasi viennois. On aura connu des Mers plus allantes et vivantes, mais il est indéniable que Gatti réalise des coups de génie. On songe par exemple aux déferlements sonores de la fin du premier mouvement ou à l’accalmie de la tempête en plein cœur du Dialogue du Vent et de la Mer, qui prend la dimension d’un prélude wagnérien.

Certes, Gatti impose sa vision à des œuvres jusqu’à les violenter, mais quand il est à la tête d’un orchestre aussi rayonnant que le Philharmonique de Berlin, le concert aboutit à des résultats saisissants et véritablement uniques en leur genre.

Crédit photographique : (c) Pablo Faccinetto

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