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Oppressant huit-clos à Strasbourg, avec Le Tour d’écrou de Robert Carsen

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 25-IX-2016. Benjamin Britten (1913-1976) : Le Tour d’écrou, opéra en deux actes avec prologue sur un livret de Myfanwy Piper d’après la nouvelle éponyme de Henry James. Mise en scène : Robert Carsen. Réalisation de la mise en scène : Maria Lamont et Laurie Feldman. Décors et costumes : Robert Carsen et Luis Carvalho. Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet. Vidéo : Finn Ross. Dramaturgie : Ian Burton. Avec : Nikolai Schukoff, Le Narrateur / Peter Quint ; Heather Newhouse, La Gouvernante ; Anne Mason, Mrs Grose ; Cheryl Barker, Miss Jessel ; Philippe Tsouli, Miles ; Odile Hinderer, Flora. Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Davin.

b_turnofscewonr_photoklarabeck_0101-1Rarement le chef d’œuvre de Britten aura été donné dans une mise en scène aussi angoissante. Puisant ses références dans le cinéma hitchcockien des années 50 et 60, rend à cet opéra de chambre toute sa force théâtrale. Une distribution hors-pair contribue à la réussite d’un formidable spectacle.

Créée au Theater an der Wien en septembre 2011, la mise en scène du Tour d’écrou de Britten par avait alors fait sensation, autant pour la beauté plastique des éléments du décor que pour l’intelligence scénique avec laquelle elle restituait le climat oppressant de la nouvelle fantastique de . Pour ses débuts en tant que concepteur de décors, de costumes et de lumières, Carsen a ainsi imaginé un univers fantastique reposant entièrement sur toutes les nuances de gris, rappelant le cinéma des années 50 et 60 tout en évitant de trancher pour le blanc ou le noir, constamment brouillés. Un des grands mérites de cette lecture est justement de refuser toute interprétation univoque qui pourrait lever les multiples ambiguïtés du livret de Piper et de la novella de James : les fantômes existent-ils ? La gouvernante est-elle seule à les voir ? Que se passe-t-il entre la gouvernante et les enfants ? Que s’est-il passé entre Quint, Miss Jessel et les enfants ? Les enfants, la gouvernante, sont-ils innocents ? Les fantômes, s’ils existent, sont-ils aussi mauvais que cela ? Qui sont les bourreaux et les victimes ? Où, finalement, se situe le Mal ? Autant de questions soulevées par la mise en scène, sans que cette dernière n’en propose une réponse ferme et définitive. Au contraire, elle multiplie les ambiguïtés, notamment lorsqu’elle donne à comprendre que le Narrateur du Prologue, dont le récit est accompagné d’une projection de diapositives appartenant au passé, pourrait être la même personne que l’oncle tuteur des enfants dont s’est autrefois amourachée la gouvernante. Quand on sait que, depuis , la tradition associe le Narrateur au personnage de Quint, on mesure les dédoublements vertigineux offerts par cette nouvelle perspective… Le changement et la variation des perspectives est très clairement le but recherché par la série de tableaux que réalise la mise en espace de Carsen. De taille variable, modulables à l’infini, privilégiant les encadrements de portes ou de fenêtres, ils s’ouvrent sur de larges espaces extérieurs ou au contraire contraignent le spectateur-voyeur à se focaliser sur des intérieurs au climat étouffant. La vidéo, avec tous ses effets de zoom et de travelling, vient à la rescousse pour recréer les scènes fantasmées dont on ne sait si, finalement, elles existent ailleurs que dans l’imagination des uns ou des autres…

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Sans être aussi prestigieuse que celle des représentations viennoises, la distribution réunie par l’Opéra national du Rhin est d’un niveau remarquablement homogène, qui fait honneur au travail d’équipe réalisé sur le plateau. est ainsi parfaitement convaincante dans son rôle de gouvernante à la fois héroïque et hystérique, sauveuse destructrice elle-même broyée par les mécanismes qu’elle met en place. À ses côtés, est une Mrs Grose bien chantante également, parfaitement à l’aise dans son rôle de la fidèle intendante quelque peu dépassée par les événements. On saluera également la performance toujours attendue des deux jeunes enfants, anges de perversité incarnés ici par les formidables Philippe Tsouli, jeune garçon âgé de douze ans, et Odile Hinderer, jeune adulte étonnamment crédible dans son rôle de petite fille. On aura gardé pour la bonne bouche l’imposante Miss Jessel de , au soprano net et tranchant, ainsi que le séduisant , très à l’aise dans son double rôle de Quint et du Narrateur. Si son fort ténor ne dispose du timbre melliflu de ses illustres prédécesseurs anglo-saxons – les Pears, Rolfe-Johnson, Langridge, Bostridge, etc. – il a revanche de la vaillance vocale à revendre, pour ne rien dire du sex-appeal de l’acteur qui, une fois n’est pas coutume, rend tout à fait crédible ce personnage ambigu entre tous.

L’orchestration du Tour d’écrou, œuvre à six solistes vocaux et treize instrumentistes, est à n’en pas douter une des plus grandioses réussites de . Si les solistes de l’ n’ont peut-être pas la transparence et la fluidité des formations chambristes spécialisées dans ce répertoire, ils n’en ont pas moins contribué à la création du climat étouffant et angoissant qui a marqué la représentation de bout en bout. Au chef d’orchestre , dont la direction précise et presque mécanique souligne les intentions de la mise en scène, revient également une large part du succès de cette superbe production.

Crédit photographique : © Klara Beck

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