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Une fiction de Julian Barnes autour de Dimitri Chostakovitch

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Le Fracas du temps. Julian Barnes. Roman traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin. Mercure de France, Paris. 206 p. 19 €. 2016.

 

Les Clefs Resmusica

barnesCe roman de est entièrement fondé sur le personnage de et explore plus précisément les drames successifs de son rapport avec le pouvoir soviétique.

Trois grands aspects sont ici évoqués : ce premier temps où après avoir été encensé, son opéra Lady Macbeth de Mzensk est, en 1936, subitement rejeté par un article anonyme de la Pravda, ce qui désigne désormais le compositeur comme ennemi du peuple. Pendant plusieurs mois il va redouter l’arrestation, voir l’élimination immédiate. Puis il y aura un incompréhensible retour en grâce et la menace s’éloignera.
Si son élimination a été évitée de justesse, Chostakovitch n’en a pas pour autant fini avec les drames intérieurs. Il est envoyé, sans pouvoir décliner la proposition, aux États-Unis au Congrès pour la paix (1949), où il doit défendre l’idée soviétique de l’art et de la musique et prononcer un discours qui comporte une violente charge contre Stravinsky, compositeur qu’il place au plus haut. Plus tard, il doit accepter le poste de président de l’Union des compositeurs de la Fédération de Russie, ce qui implique nécessairement une adhésion au Parti. On découvre alors que les drames de la conscience sont aussi destructeurs que la menace directe sur la vie.

Ce livre est certes un roman, mais en même temps très solidement documenté et étayé sur les faits réels de la vie de Chostakovitch, souvent rapportés par lui-même. Il a l’immense mérite de faire comprendre de l’intérieur, précisément parce qu’il est une fiction, ce qui s’est joué véritablement, ce qui peut-être se joue encore ici ou là dans le monde, pour des artistes dans les régimes dictatoriaux et permet d’imaginer l’étroitesse, pour ne pas dire l’inexistence, de leur marge de manœuvre.
Tous les mécanismes sont démontés avec brio, aussi bien les dilemmes existentiels du compositeur, que les manœuvres du pouvoir et aussi le jugement de ceux qui sont à l’extérieur et qui se permettent de critiquer telle ou telle attitude sans avoir l’ombre d’une idée de ce qui s’est passé en réalité. Ce livre en apprend très long sur le pouvoir, sur la soumission, sur la liberté ; sur tous ces aspects il est particulièrement éclairant pour les lecteurs occidentaux, confortablement installés dans leur fauteuil démocratique.

Malheureusement il y est finalement assez peu question de la musique de Chostakovitch. Peut-être parce que l’écrivain est plus à l’aise dans l’analyse politique, historique et sociologique que dans l’analyse musicale. Il n’en demeure pas moins que ce livre passionnant et complexe a toute sa place dans la bibliothèque d’un lecteur mélomane.

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