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Bob Dylan chante Rossini à Berlin

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Komische Oper. 9-X-2016. Gioachino Rossini (1792-1868) : Il Barbiere di Siviglia, opéra en deux actes sur un livret de Cesare Sterbini. Mise en scène, costumes : Kirill Serebrennikov ; décor : Kirill Serebrennikov, Alexey Tregubov. Avec : Tansel Akzeybek (Il conte d’Almaviva) ; Philipp Meierhöfer (Bartolo) ; Nicole Chevalier (Rosina) ; Dominik Köninger (Figaro) ; Tareq Nazmi (Basilio) ; Julia Giebel (Berta). Chœur et orchestre de la Komische Oper Berlin ; direction : Antonello Manacorda.

Il barbiere di SivigliaModerne ? Non, clinquant. Le Barbier de Séville version boulevard hype à Berlin.

Ceux qui étaient jeunes il y a cinquante ans l’auront reconnu à la première seconde : c’est le jeune Bob Dylan lui-même () qui, accompagné à la guitare électrique, susurre avec tous les maniérismes du temps (le sien, pas le nôtre, ni celui de Rossini) la sérénade du comte Almaviva (et la vidéo ira bien sûr ensuite sur Youtube). Il avait passé toute l’ouverture à manifester son ennui (on pourrait aller plus vite ? ça finit bientôt ?). Le metteur en scène n’est certes pas le premier à l’opéra à croire que le rock des sixties est encore un signe affriolant de modernité, mais il le fait avec une complaisance et un populisme qui laissent pantois.

Tout le premier tableau est pris ainsi, à raison de trois ou quatre occasions de gros rire par minute ; ensuite, quand on entre dans la maison de Bartolo, Serebrennikov prend un peu plus son temps, avec une direction d’acteurs intéressante qui dessine un beau personnage de jeune femme en quête de liberté, avec un trop-plein d’énergie au bord de l’explosion – la scène presque sadique où Bartolo, au second acte, l’engonce dans une antique robe de mariée en témoigne. Mais le répit est de courte durée, et la farce potache reprend vite le dessus. Le public adore et réserve un triomphe à toute l’équipe : tant pis pour la musique de Rossini, tant pis pour l’émotion, tant pis pour l’humanité des personnages. Comme si cela ne suffisait pas, Serebrennikov rajoute trois « doubles » de Figaro, vieux procédé visant à meubler autant que possible chaque seconde de musique et chaque espace de la scène.

La musique, simple bande son

Les chanteurs, on s’en doute, n’ont ici pas de temps pour Rossini. On trouvera difficilement, tout au long de la soirée, une vocalise qui ne soit pas savonnée ; , Bartolo plein de qualités par ailleurs, ne peut que passer pudiquement sur le parlando rapide de son air. a bien des qualités, et on pense parfois à Vivica Genaux en entendant ce timbre corsé – hélas, sans la virtuosité. Le faux Bob Dylan, autrement dit le ténor , affronte crânement les difficultés du rôle, mais de manière tellement rugueuse que la suppression en soi déplorable de son air du second acte apparaît comme un soulagement. Dans la fosse, n’a guère qu’une bande-son à délivrer. Il le fait efficacement : qui diable irait, ce soir, écouter les détails ?

Il barbiere di SivigliaLe problème de l’actualisation proposée par Serebrennikov est cependant plus grave encore que son goût prononcé pour la grosse blague. Cet été, avait proposé à Munich des Indes Galantes d’une actualité déchirante, qui touchaient au cœur de notre malaise contemporain. Serebrennikov, lui, accumule les signes de l’actualité : il n’exprime pas notre époque, il se contente de la montrer, ou de la résumer à quelques traits saillants, c’est beaucoup plus simple et payant. Et c’est faux : le monde qu’il nous montre est, au premier degré le plus immédiat, la caricature paresseuse qu’en offrent les médias de masse. Les réseaux sociaux et leurs possibilités insidieuses de communication qu’ils offrent sont au cœur du spectacle, les dialogues se trouvant résumés sous forme de SMS en fond de scène, mais il ne dit rien sur les humains qui les utilisent. Les déguisements d’Almaviva sont au premier acte celui d’un combattant de Daech, au second celui de Conchita Wurst : effet potache garanti ; mais que dire quand Rosina, attirée par le bruit, accueille Almaviva-Lindoro-combattant de Daech par un panneau « Refugees Welcome » ? Serebrennikov reprendrait-il à son compte l’assimilation chère à l’extrême-droite entre réfugiés et terroristes ? On espère que non, mais on voit bien ici à quel point ce spectacle ne s’encombre pas plus de subtilité que de cohérence dès qu’il s’agit de faire s’esclaffer le public. Le théâtre de boulevard, même dans des oripeaux contemporains, a de beaux jours devant lui.

À la fin de l’opéra, Lindoro retransformé en comte, c’est-à-dire en jeune cadre encostumé et encravatté, célèbre ses noces en offrant à Rosina ce dont elle rêvait le plus : des nippes de marque, Gucci e tutti quanti. Les jeunes sont stupides, égocentriques, superficiels : en cela, Serebrennikov est en accord avec une vaste littérature, depuis l’Antiquité au moins. Dommage seulement que l’opéra de Rossini, lui, dise exactement l’inverse.

Crédits photographiques : © Monika Ritterhaus

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