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Berlin : Elektra, Herlitzius, Chéreau

La Scène, Opéra, Opéras

Berlin. Schiller-Theater. Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, opéra en un acte sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : Patrice Chéreau ; décors : Richard Peduzzi ; costumes : Caroline de Vivaise ; lumières : Dominique Bruguière. Avec : Waltraud Meier (Klytämnestra) ; Evelyn Herlitzius (Elektra) ; Adrianne Pieczonka (Chrysothemis) ; Stephan Rügamer (Ägisth) ; Michael Volle (Orest) ; Franz Mazura (Der Pfleger des Orest) ; Cheryl Studer (Die Vertraute, Die Aufseherin) ; Donald McIntyre (Ein alter Diener) ; Roberta Alexander (5. Magd)… Staatskapelle Berlin ; direction : Daniel Barenboim.

elektra_050Historique, toujours historique : musicalement et scéniquement, Elektra vue par Chéreau est un triomphe à Berlin comme ailleurs.

Il y a trois ans que cette ultime production de bouleverse le monde lyrique, à Aix d’abord, en DVD peu après, récemment au Met et à Helsinki. Avant-dernier des coproducteurs initiaux à accueillir la production, la Staatsoper de Berlin en affiche seulement cinq représentations cet automne, avec une distribution très proche de la distribution originale, mais sous la direction de , partenaire de longue date du défunt metteur en scène.

Le spectacle de Chéreau est hors des conventions actuelles de la modernité scénique, autant qu’il est éloigné des traditions passéistes que d’aucun voudraient ressusciter. Ce décor neutre et passe-partout, ces costumes intemporels ne sont plus au goût du jour ; l’art de Chéreau lui-même, art de la direction d’acteurs, art qui donne au moindre figurant une personnalité, une existence scénique inouïe, cet art-là qui vise moins la construction d’une interprétation que l’émergence sourde d’une vérité intérieure à l’œuvre est plus singulier que jamais.

L’intensité théâtrale sans exemple de ce créateur infatigable, trois ans après sa mort, n’a rien perdu de sa force, notamment grâce à l’engagement des trois protagonistes féminines, les mêmes qu’à la création aixoise, mais aussi, visiblement, à un travail de reprise un peu plus soigné que pour De la maison des morts sur la même scène berlinoise voici deux ans. La qualité de cette reprise concerne aussi les lumières, protagonistes essentiels du spectacle : alors que de longs passages se jouent dans la pénombre, et les responsables de la reprise berlinoise sculptent les corps et les visages, ouvrent des perspectives, créent des espaces profonds et vivants. Rarement le travail de l’éclairagiste aura dépassé d’aussi loin le domaine technique, rarement les lumières d’un spectacle auront été à ce point elles-mêmes créatrices d’émotion.

Dans ces lumières admirables, dans le décor neutre de Peduzzi, cette occasion plus ou moins ultime d’admirer en scène le génie de direction d’acteur de Chéreau est un moment bouleversant. Très loin d’un simple réalisme scénique, ou des compositions soignées que peut offrir le théâtre psychologique quand il est bien fait, le génie de Chéreau donne à ses personnages une vie à la fois plus grande que nature et profondément humaine. La fiche de distribution berlinoise ne mentionne pas le nom de Thierry Thieû Niang, chorégraphe et collaborateur indispensable de Chéreau ; la danse, pourtant, est présente à tous les instants de ce spectacle, pour le rôle titre d’abord, mais aussi pour les servantes et figurants qui l’entourent, face à la raideur noble et froide de Clytemnestre, et elle est un des moyens expressifs essentiels de l’art théâtral de Chéreau. Ce qu’il montre, ce sont des êtres pris dans des situations et des sentiments plus grands qu’eux, comme possédés, fébriles en même temps que libérés de la gravité terrestre par une expérience transcendante.

Le théâtre musical d’

elektra_157Le bonheur scénique de cette soirée n’a d’égal que le bonheur musical. Seule parvient trop souvent à ses limites et tend à crier ; mais la présence dans les plus petits rôles de grands chanteurs d’autrefois, et surtout , est un bonheur en soi, et l’Egisthe séduisant de est une alternative bienvenue aux nombreux ténors en fin de carrière qui accaparent le rôle. renouvelle le miracle de sa prise de rôle salzbourgeoise, véritablement chantée sans jamais sacrifier les notes à l’expressivité, tandis que est un Oreste qu’on n’aurait pas même cru possible. La richesse du timbre, le volume sonore naturel, mais surtout le portrait du personnage, d’emblée dévasté par la tâche qu’il lui faut accomplir : même sans avoir participé à la création du spectacle, sans avoir directement travaillé avec Chéreau, Volle parvient ici à un sommet d’expression artistique qui va bien au-delà du chant. Cette incarnation le montre bien : une mise en scène de ce niveau, à l’opéra, ne reste pas sans conséquence sur la musique elle-même. Dans la fosse, c’est qui, en son royaume, reprend la baguette des mains d’Esa Pekka Salonen qui avait jusqu’alors accompagné le spectacle. Lui qui ne nous a pas toujours convaincu ces dernières années se montre ici à la hauteur des enjeux, avec une partition maîtrisée et tenue sans affectation, avec une poésie sonore particulièrement intense dans les rares moments plus recueillis de cette partition sauvage.

Reste . Dans d’autres temps et d’autres lieux, on pourrait ergoter sur telle intonation approximative, telle consonne qui manque, sur un vibrato très audible. Ici, seule compte l’incarnation incandescente d’une artiste totale, actrice, danseuse tout autant que chanteuse. Elle a à sa disposition une voix sonore, sans excès de puissance, qui parle intimement à chacun des spectateurs du Schiller-Theater : il y a en elle une force tellurique qui vient de très loin, une motricité et des regards animaux, mais ce monstre-là, si monstre il y a, nous touche parce qu’il préserve en lui l’essence la plus pure de l’humanité, celle qu’il lui faudrait, précisément, abandonner pour rentrer dans le corps social de ceux qui choisissent le confort au prix de tous les accommodements. Tout le théâtre de est là, une fois encore, dans la chair d’une actrice hors pair.

Photos Monika Ritterhaus.

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  • Xavier Bernoncourt

    Quel bel article ! Merci. Quelle émotion ce dut être. Quelle fidélité aussi de la part de ces artistes pour revenir lors des reprises ! Vous ne parlez pas de Studer (certes dans un petit rôle), comment était-elle ?!

    • Musicasola

      Cette fidélité se comprend: pour les artistes comme pour le commun des mortels, il y a le train-train quotidien, et puis il y a les moments d’exception…
      J’ai trouvé Cheryl Studer un peu en difficulté, peu précise, mais évidemment, sa présence force le respect!

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