megabanniere72890

Les sons purs de Varèse à la sauce américaine

Aller + loin, Dossiers, Histoire de la Musique

Si vous aimez la musique country ou le rock’n roll, ce dossier n’est pas fait pour vous. La « art music » des Etats-Unis, éclectique et audacieuse, a su s’imposer au siècle dernier comme un vivier de personnalités revendiquant un style musical affranchi des influences européennes. Pour accéder au dossier complet : Danse et Musique américaines

 

edgar-varese-1883-1965-granger a foulé le sol américain il y a exactement cent ans. Le compositeur français naturalisé américain fera à travers ses œuvres table rase du passé, autant sur la notion de tonalité mais surtout sur le concept de degré ou l’art d’aller au-delà des notes. Entre les clusters, le développement de l’emploi des percussions, le lyrisme visionnaire des cuivres et un langage de timbres nouveau, l’esthétique musicale de Varèse reste basée sur la recherche de la « pure matière sonore. »

En 1916, avec 80 dollars en poche mais riche de plusieurs références qu’il pensait solides, avait tout pour vivre le rêve américain : une réputation de chef d’orchestre plein de caractère à Prague, une composition ayant connu l’honneur du scandale à Berlin, la promesse d’un bel avenir musical par les auditeurs parisiens éclairés… Alors qu’une carrière européenne semblait bien engagée, l’accueil du public et des professionnels américains fut bien différent. C’est qu’entre 1916 et 1928, c’était plutôt le néoclassicisme et le jazz symphonique qui triomphaient ! Et pourtant… Ce sera bien aux États-Unis qu’il composera ses œuvres les plus importantes, dont Amériques.

Les raisons de son expatriation correspondent à un véritable besoin artistique, le musicien déclarant au New York Telegraph qu’il était venu aux États-Unis pour y mettre au point de nouveaux instruments capables de « se prêter à l’expression » de sa pensée musicale. Les premiers pas seront prometteurs avec sa direction musicale du Requiem de Berlioz à New York le 1er avril 1917. Les critiques furent dithyrambiques : alors que l’Evening Mail parlait de « l’inspiration du génie », il avait « littéralement enflammé l’orchestre » pour le New York Herald. Mais les choses se gâtèrent en 1918 lors de sa brève expérience en tant que chef d’orchestre du Cincinnati Symphonic Orchestra. Ses compétences ne seront pas remises en cause mais sa compagne encore en instance de divorce et sa proximité avec les musiciens allemands de l’ensemble auront coûté la place au Frenchy, remercié malu militari pour mauvaise conduite.

Et voilà l’insurrection américaine en 1919 où Varèse, à la tête du New Symphony Orchestra, défendit corps et âme la musique de Bartók face à un public réticent et un orchestre appliqué à exprimer sa désapprobation sur le choix de cette programmation. Le musicien sera d’ailleurs à l’origine d’une organisation, l’International Composer’s Guild, consacrée à la défense de la musique nouvelle (celle de Bartók, mais aussi d’, , , , Arnold Schönberg ou d’) et récusant à la fois le néoclassicisme, le folklorisme et le jazz, musiques qu’il considérait comme démagogiques. Contraint de démissionner, son nouveau poste de vendeur de piano chez Wanamaker lui laissera tout le loisir de se consacrer à sa première composition d’ampleur, Amériques. La première version sera terminée en 1921 mais restera cinq ans dans les cartons du musicien, l’essentiel étant pour lui de s’assurer qu’il était encore capable de composer ; peu importe d’être joué ! Voilà certainement l’explication de la démesure d’Amériques qui ne requiert pas moins de 142 musiciens dans cette première version.

De ce fait, depuis 1928, l’œuvre n’est donnée que dans une version réduite soit 5 flûtes, 3 hautbois, 1 cor anglais, 1 heckelphone (une sorte de hautbois avec un timbre plus sombre), 5 clarinettes, 3 bassons, 2 contrebassons, 8 cors, 6 trompettes, 3 trombones (ténor, basse et contrebasse), 1 basse-tuba, 1 contrebasse-tuba, 2 harpes, un quintette à cordes, 9 musiciens se répartissant une quarantaine de percussions et une sirène grave. Mais alors… Varèse s’inscrit dans la mouvance des compositeurs romantiques étant donné qu’Amériques présente un effectif aussi pléthore que la Messe des Morts de Berlioz ? Absolument pas ! Le compositeur donne au contraire un nouvel élan à l’orchestre en supprimant les pupitres de cordes, trop chargés de pathos et d’émotions (donc de romantisme !) et en mettant à l’honneur les bois, les cuivres et surtout les percussions.

varese-par-yann-moixLa principale erreur serait de penser que cette œuvre évoque New-York, les mauvaises langues parlant même de « symphonie à la gloire des sapeurs-pompiers et des marteaux-piqueurs. » Ce n’est incontestablement pas une musique descriptive mais bien une représentation musicale d’une sensation, d’un ressenti, d’un sentiment : « cette composition est l’interprétation d’un état d’âme, une pièce de musique pure, absolument dissociée des bruits de la vie moderne que certains critiques ont voulu reconnaître dans ma composition. A tout prendre, le thème est une méditation, c’est l’impression d’un étranger qui s’interroge sur les possibilités extraordinaires de notre nouvelle civilisation. L’utilisation de forts effets musicaux vient simplement de ma réaction assez vive devant la vie telle que je le conçois, mais c’est la représentation d’un état d’âme en musique et non la description sonore d’un tableau… » (Ecrits, Edgar Varèse)

La seconde erreur serait de ne caractériser cette musique qu’à travers une simple sirène alors que celle-ci est employée pour sublimer le « son pur » (par opposition au son véhicule d’idées cher aux musiciens romantiques). Varèse souhaite ainsi prévenir à toute monotonie : « j’emploie ces instruments à une hauteur définie et fixe pour faire un contraste de sonorités pures. Il est étonnant de voir à quel point le son pur, sans harmoniques, donne une autre dimension à la qualité des notes musicales qui l’entourent. Vraiment, l’emploi de sons purs en musique agit sur les harmoniques comme le fait le prisme de cristal sur la lumière pure. Cette utilisation les irradie en mille vibrations variées et inattendues. » (Ecrits, Edgar Varèse) Ainsi, Varèse définit et exploite l’essentiel de ce autour de quoi tourne depuis un demi-siècle la musique libre et indépendante. Cela ne se fera pas sans mal, la création d’Amériques à Philadelphie le 9 avril 1926 sous la direction de Léopold Stokowski sera en effet un esclandre d’anthologie alors que Varèse, lui, s’exaspérait de l’incompréhension du public : « Pourquoi une œuvre d’art devrait-elle toujours ressembler à une autre œuvre d’art ? »

Ce qu’il faut retenir pour comprendre la démarche musicale de Varèse, est qu’il s’est toujours défendu d’être un bruitiste. Il souhaitait en réalité « créer » des sons inouïs sans chercher à se démarquer ou exalter les passions, mais plutôt pour être en accord avec son époque dans un siècle largement bouleversé par les innovations scientifiques et technologiques : « être moderne, c’est être naturel, c’est être un interprète de l’esprit et de son temps. Je puis vous assurer que je ne cherche pas l’insolite. » Pas sûr que le musicien soit réellement arrivé à retranscrire la musique qu’il avait en tête étant donné qu’il n’a jamais vraiment trouvé les moyens techniques pour pleinement s’exprimer…

La probable frustration du compositeur ne sera pas partagée par l’auditeur d’aujourd’hui. Amériques, en remettant totalement en cause l’écriture classique et le traitement habituel par le développement au profit de l’exploration d’une nouvelle matière sonore, marquera l’histoire de la musique. En débutant par un thème exposé à la flûte (commencer par un vent soliste se retrouve chez Varèse dans Arcana, Hyperprism, Ecuatorial et Intégrales), le compositeur combine et amplifie les éléments du matériau musical dans une transformation ininterrompue, par le biais de dissonances féroces aux instruments à cordes engendrées par des clusters de quatre demi-tons conjoints successifs (à défaut de disparaitre, la note est faiblement perçue), et de polyphonies complexes du côté des pupitres des vents et des percussions, alors que le squelette rythmique lourdement accentué au trombone organisera la colossale progression conclusive. Ce traitement confirme que le musicien n’obéit pas durant ces quelques dizaines de minutes de musique, aux règles harmoniques mais plutôt aux lois acoustiques ; les paramètres rythmiques, dynamiques, sonores et spatiaux étant indissociablement liés : « on dit souvent que j’introduis des éléments géométriques dans le domaine de la musique. Des arrêts subits, des intensités brusquement coupées, des crescendi et des diminuendi extrêmement rapides produisent un effet de pulsation d’une vitalité émanant de mille sources. » (Ecrits, Edgar Varèse)

Varèse, en son temps, était un visionnaire. Il choisira même de s’arrêter de composer faute de moyens d’expressions adéquats. Son répertoire se limite donc à une douzaine de pièces pour lesquelles il ne faut pas une après-midi pour en écouter l’intégrale. Quelques heures de musique qui ont changé l’histoire, vivantes plus que jamais même si elles sont encore insuffisamment jouées en concert, faisant écho à la devise de l’International Composer’s Guild dont Varèse fut le fondateur avec Carlos Salzédo : « Mourir est le privilège de ceux qui sont épuisés. Les compositeurs d’aujourd’hui refusent de mourir. »

Crédits photos : © Granger © Yann Moix

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.