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Le premier meurtre de Lavandier avec les forces vives du Balcon

La Scène, Opéra, Opéras

Opéra de Lille. 8-XI-2016. Arthur Lavandier (né en 1987) : Le premier meurtre, opéra en un Prologue, 4 actes et un épilogue. Livret de Federico Flamminio ; mise en scène et scénographie, Ted Huffman ; projection sonore, Florent Derex ; lumières Malcolm Rippeth ; vidéo, Pierre Martin. Vincent Le Texier, baryton, Gabriel ; Léa Trommenschlager, Emma ; Elise Chauvin, soprano, Misère ; Manuel Nuňez-Camelino, ténor, Hermann ; Damien Bigourdan, ténor, Aleksandr ; Taeill Kim, Hyppolite ; Vincent Vantyghem, baryton, L’Autre. Ensemble Le Balcon ; direction artistique et musicale, Maxime Pascal.

img_7260Il y a une belle complicité entre Arthur Lavandier et les musiciens du Balcon  avec qui le jeune compositeur – tout juste 29 ans – a notamment monté sa première réalisation scénique, De la terreur des hommes, en 2011, à l’église Saint-Merri. Pour l’Opéra de Lille, avec la « bande » inséparable du Balcon, son chef et la collaboration étroite des librettiste et metteur en scène, Lavandier signe son troisième ouvrage lyrique, avec un sens inouï de la scène et une audace qui réjouit.

n’est certes pas seul dans l’aventure. Le premier meurtre est un spectacle à trois têtes né de l’écriture quasi simultanée du livret, celui de Federico Flamminio, de la musique et de la mise en scène signée : une collaboration que l’on ressent puissamment à travers la fluidité du spectacle et cette idée lumineuse de mettre en scène les musiciens aux côtés des chanteurs, en plaçant sur le plateau une partie des instrumentistes, tous en perruque et barbichette blondes. Ils jouent par cœur, déambulent comme les personnages et vont parfois se « nicher » dans les balcons pour de superbes effets de spatialisation. Il y a en fait deux orchestres dans Le premier meurtre : celui des « hauts instruments », sur scène et tous acoustiques (cors, trompettes, trombone, tuba…) et un ensemble instrumental plus diversifié dans la fosse, incluant piano, harpe, guitare électrique et synthétiseurs. Il est amplifié, comme le sont les chanteurs et favorise l’écriture en nappes sonores ou certains effets bruités, comme ceux des deux violoncelles « furioso » dans le début de l’acte IV.

Ces deux « niveaux » sonores vont servir les différentes strates du livret, Federico Flamminio tissant une intrigue à la Pirandello qui ne laisse d’interroger sur la vie, l’individu et la création. Gabriel est un écrivain au passé trouble qui a reçu un message : « Ils ont appelé mon esprit et ma plume… Tu écriras à nouveau ». Il doit partir dans le Nord (les costumes sont ceux de la Russie du XIXe siècle) avec sa femme Emma et la servante Misère, pour créer une dernière pièce. Deux narrateurs, Herman et Aleksandr semblent tirer les ficelles de ce scénario qui leur échappe à mesure. Parce que les frontières entre le réel et l’imaginaire s’estompent et que l’on ne sait plus qui raconte quoi et où se situent les personnages : tel celui d’ Hyppolite, le jeune « acteur », qui sera au centre de la grande scène d’amour de l’opéra (acte III, sc.2), ou encore L’Autre, énigmatique homme du Sud, qui jette le trouble dans la tête d’Emma.

img_7285Troublante également pour le spectateur est cette mise en abîme du récit démultipliant les sens de lecture. Elle semble stimuler le compositeur qui façonne l’écriture vocale en fonction des degrés de réalité où s’incarnent les personnages. Binôme indissociable, les narrateurs sont des ténors – vaillants Manuel Nuňez-Camelino et Damien Rigourdan – et hérauts d’un prologue bien enlevé. Leurs lignes vocales sont particulièrement escarpées et mobilisent la fanfare des cuivres sur le plateau. C’est dans un tout autre temps, étiré et proche du rêve, que chante Misère/Élise Chauvin dont Lavandier fait valoir l’ampleur du registre colorature. Dans sa superbe « romance » écrite sur mesure (Acte II scène 1), la voix agile et sensuelle est doublée d’une orchestration délicate dont l’amplification permet d’entendre toutes les subtilités. Les voix de Gabriel et sa femme Emma louvoient entre la sobre déclamation et une expression plus lyrique s’élevant au dessus des trames colorées venant de la fosse. Lea Trommenschlager/Emma est un soprano richement timbré dont on apprécie la clarté de l’élocution. La voix mûre au grain chaleureux de /Gabriel n’est pas sans évoquer, entre autre réminiscence, celui de Golaud, partagé entre errance et violence. Très proche est la voix du baryton Vincent Vantyghem / L’Autre, même si le destin sépare les deux hommes. Quant à Hyppolite/Taeill Kim, superbe baryton Martin à qui Lavandier confie les plus belles envolées lyriques, il est le héros sacrifié de l’histoire, dans la scène clé de l’acte III jouée par les deux protagonistes sur un flux sonore mouvant et menaçant.

La mise en scène astucieuse et les décors parcimonieux de , se résumant parfois à un simple jeu de chaises qui modifie les configurations entre chanteurs et musiciens, sont relayés par le beau travail des lumières de Malcolm Rippeth, subtiles pour la toile du rêve ou aveuglantes, lorsque, dans l’épilogue, tout recommence… Autant d’archétypes invoqués et de liberté exercée dans cette création éminemment originale où toutes les énergies convergent pour mettre en parfaite adéquation musique et dramaturgie. La formidable équipe du Balcon, chanteurs et musiciens tout terrain emmenés par le geste galvanisant de , est un atout précieux dans la réussite de cette aventure.

Crédit photographique : (c) Simon Gosselin

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