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Le supplice d’un Roberto Devereux écartelé entre fosse et scène

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Gaetano Donizetti (1797-1848) : Roberto Devereux, tragédie lyrique en 3 actes sur un livret de Salvatore Cammarano d’après la tragédie Elisabeth d’Angleterre, de Jacques-François Ancelot. Mise en scène : Alessandro Talevi. Décor et costumes : Madeleine Boyd. Lumières : Matthew Haskins. Chorégraphie : Maxine Braham. Avec : Mariella Devia, Elisabeth, Reine d’Angleterre ; Marco Caria, Duc de Nottingham ; Silvia Tro Santafé ; Gregory Kunde, Roberto Devereux, comte d’Essex; Juan Antonio Sanabria, Lord Guglielmo Cecil ; Andrea Mastroni, Sir Gualtiero Raleigh ; Sebastian Covarrubias, Un page ; Koba Sardalashvili, Un serviteur. Choeur (chef de choeur : Andrès Máspero) et Orchestre du Teatro Real de Madrid, direction : Bruno Campanella. Réalisation : Stéphane Lebard. Filmé en octobre 2015 au Teatro Real de Madrid.
Sous-titres : Italien, français, anglais, allemand, espagnol, coréen. Notice quadrilingue : anglais, français, allemand, espagnol. Durée : 137′.

 

roberto_devereux_dvd_bel_air_classics_2016Créé au Welsh National Opera en 2013, capté à Madrid en 2015, ce Roberto Devereux est le cadeau idéal pour ceux qui pensent que l’opéra c’est d’abord de la musique.

«Il semble au bon sens vulgaire que l’on devrait, dans les établissements dits lyriques, avoir des chanteurs pour les opéras ; mais c’est justement le contraire qui a lieu : on y a des opéras pour les chanteurs. » Chaque fois que l’on découvre un opéra de Donizetti, (de ses soixante et onze opéras au compteur, Roberto Devereux est le cinquante-septième !), revient en mémoire cette déploration berliozienne. Et ce n’est pas le spectacle madrilène qui va arranger les choses ! Son habillage moderniste autour de quelques bonnes idées s’avère impuissant à masquer la vacuité de sa direction d’acteurs. L’ennui gagne même un vidéaste systématiquement indifférent aux variations lumineuses et aux rares effets d’un spectacle où le chiche glacé semble être le maître-mot.

Alessandro Talevi, pour sa treizième mise en scène, décline pourtant de façon adéquate la métaphore de l’araignée dans sa radiographie d’une Elisabeth 1ère engluée dans la toile de la passion et du pouvoir, peu à peu sommée de faire exécuter un favori soupçonné de sédition politique en même temps que d’infidélité amoureuse. La déréliction de la reine la mènera in fine à l’abdication non sans avoir éclaboussé au passage l’avatar du triangle adultérin représenté par le couple Nottingham. Pour ce qui constitue le troisième volet de la trilogie donizettienne des Tudors, le jeune metteur en scène anglais place les héros dans une sorte de Galerie des glaces déclassée en glauque verrière. A ce commode dispositif (effets de transparence avec mains en contre-jour, cour empressée autour de préparatifs royaux) fait écho un terrarium habité par une tarentule géante : bien vu ! Le problème c’est que dans cet espace glacial errent des choristes égarés, surgissent des solistes qui semblent faire leurs débuts en scène (pitoyable première entrée de Roberto). La fin de l’Acte I entre Roberto et Sara rappelle les pires instants de l’opéra de papa : postures ringardes, mains sur le cœur, mines éplorés de convention, masques de tragédie pour tous : vous y êtes ! Le décor dont on craignait l’unicité gagne heureusement en profondeur avec une forêt stylisée envahie par la brume et dont les troncs, au final, se transformeront en pals. Entre-temps on aura vu le trône de la reine s’articuler de façon peu convaincante en araignée accusatrice. Une saisissante image tout de même (durée 1 seconde) : les personnages s’évanouissant sur le plateau ébloui par l’éclair de la mort de Roberto. Un petit tour gratuit  de plateau tournant pour finir… C’est peu. Trop peu. Les chanteurs ne s’en relèvent pas.

Unique rescapée : l’immense , dont l’Elisabeth, conquise déjà spectaculairement en concert à Marseille en 2011, impressionne à tous niveaux. A un âge où bien des cantatrices louchent vers certaine Dame de pique, , est l’insolence vocale même, ambitus sous contrôle, réserve d’aigus dardés sous le capot parfaitement contrôlés. Le métal vaillant (même si parfois un peu forcé) aux accents quasi-wagnériens d’un fait grande impression lui aussi malgré la roue libre scénique. , au chant irréprochable, libérée de tout aiguillon dramatique, n’a aucun mal à se concentrer sur les notes d’une Sara de pure convention et qui n’émeut jamais. Marius Kwiecień, habitué à des productions plus épicées, a eu le nez fin de déléguer son Nottingham dont il n’aurait rien pu faire, à l’impeccable Marco Caria : impeccable, comme tous les comprimarii (belle mention au clair Cecil de ), mais lui aussi d’une impersonnalité décourageante.

Si enfin, dans la fosse, chœur compris, le bonheur est complet avec la lecture chambriste (version révisée incluant God save the queen ) et spectaculaire à la fois, de , de ce drame finalement intimiste, l’on aura compris qu’à une époque qui donne naissance à tant de spectacles prenants et même visionnaires, le compte n’y est ici que pour ceux qui aiment voir alignées des performances purement vocales. On est cependant en droit de rappeler que l’opéra est un art total et de penser, a contrario, que le belcanto n’est pas forcément abonné au malscenico.

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