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Sweeney Todd à Toulon : diaboliquement efficace

La Scène, Opéra, Spectacles divers

Toulon. 11-XI-2016. Stephen Sondheim (né en 1930) : Sweeney Todd, thriller musical sur un livret de Hugh Wheeler, basé sur une pièce de Christopher Bond. Orchestration de Jonathan Tunick. Mise en scène : Olivier Bénézech. Chorégraphie : Johan Nus. Décors : Christophe Guillaumin. Costumes : Frédéric Olivier. Lumières : Régis Vigneron. Avec : Jérôme Pradon , Sweeney Todd ; Alyssa Landry, Miss Lovett ; Ashley Stillburn, Anthony Hope ; Sarah Manesse, Johanna ; Sarah Tullamore, Une mendiante ; Maxime de Toledo, Le Juge Turpin ; Julien Salvia, Tobias ; Thomas Morris, Pirelli/Fogg ; Sinan Bertrand, Un huissier. Chœur (chef de chœur ; Christophe Bernollin) et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Daniel Glet.

_mg_0142Après la création française de Follies (adoubée sur DVD) en 2013, Toulon, dans le sillage du Châtelet, poursuit la Sondheimmania française avec la reprise du Sweeney Todd initié par la Clé des chants en 2014 au château d’Hardelot et repris à Reims et Calais en 2015. Une œuvre étonnante. Un spectacle haletant.

Avant 2008, date de la sortie de l’audacieux film de (dont l’hypocrite bande-annonce évacuait tout ce qui pouvait laisser deviner que le génial cinéaste s’attaquait à un musical), le nom de Sondheim brillait, de ce côte-ci de l’Atlantique, pour avoir été accolé à celui de Bernstein auquel il avait fourni le livret de West Side Story. Le Châtelet changea la donne, qui, à partir de 2010, programma une œuvre du compositeur américain quasiment chaque saison. Compositeur aux multiples orchestrateurs, on ne peut reconnaître à Sondheim l’originalité d’une personnalité musicale équivalente à celle d’un Philip Glass ou d’un John Adams. Le style de Sweeney Todd navigue entre le Kurt Weill de l’Opéra de quatre sous et Bernstein pour le meilleur, mais exige un brin d’indulgence pour une palette plus sucrée de type disnéyenne. Pas de tube à la Andrew Loyd Webber. Mais une musique efficace sur un livret digne des meilleurs Hitchcock emporte l’affaire. N’ayant jamais caché le peu de cas qu’il fait du genre opéra, Sondheim qualifie lui-même son « opérette noire » de 1979 de « film destiné à la scène ».

C’est ce qu’a bien compris avec une mise en scène au cordeau et sans temps mort. Le décor unique d’un paravent géant tri-dimensionnel abrite à jardin la petite boutique des horreurs de Miss Lovett, à cour, en contre-haut d’un escalier, le salon du diabolique Sweeney, les deux lieux essentiels d’une intrigue connue de tous : dans les temps très durs d’un Londres alla Dickens, un barbier, pour se venger d’un juge corrompu qui a violé sa femme et enlevé sa fille, égorge des clients ensuite transformés en tourte par une complice qui les vend à une populace affamée. S’infiltrant à tout instant de partout, le fog londonien et les volutes de froid surgies du congélateur de la cuisinière macabre habillent avec poésie ce lieu d’une grande simplicité. Plutôt que l’opéra sanglant en noir et rouge du cinéaste américain, fait évoluer les personnages dans une variété fouillée d’éclairages expressionnistes. Dès la chorégraphie initiale de choristes masqués en chœur antique, l’on pressent l’intelligence d’un spectacle qui, au-delà de l’effroi, est aussi une amère leçon de vie. « Quand les temps sont durs, il s’agit d’être aussi dur qu’eux.»

_mg_0374Une excellente direction d’acteurs, une subtile sonorisation pour tous, mettent en valeur chacun des solistes d’une distribution mi-francophone, renouvelant pour partie l’équipe initiale. Inchangé, le couple vedette formé par et se superpose sans problème à Johnny Depp et Helena Bonham Carter. L’Américaine, idéale d’abattage dans les méandres d’une partie exigeante pour tous, fait carrément office de meneuse de revue, la noire silhouette de son complice parvenant à nous mettre du côté du diabolique barbier comme de tous les déclassés d’une intrigue contre toute attente porteuse d’humanisme, de salutaire révolte. L’Anthony d’ possède les atouts vocaux indispensables à tout jeune premier, épaulé par le menu haut perché de la voix très princesse de conte de . La mendiante émouvante de s’impose jusqu’au twist final. Du côté des méchants, le longiforme Juge Turpin de , visage taché de vin façon portrait de Dorian Gray et l’élégant huissier de se délectent à camper un alliage des plus troubles. Son aigu agile permet à le brio du doublé Pirelli/ Fogg. Tous se font cependant peu à peu voler la vedette par le très touchant Tobias (rôle qui avait déjà porté chance à l’excellent Pascal Charbonneau au Châtelet) de dont les dernières scènes sont vraiment poignantes. Un simple passage de relais d’une veste à revers rouge laisse entendre au final que le virevoltant Tobias a perdu son innocence. Bien vu, hélas !

Toulon offre à l’intégralité de ce Sweeney Todd créé en version de chambre en 2014, l’effectif d’un vrai orchestre symphonique (mâtiné d’orgue et de synthétiseur) ainsi que l’engagement vibrant de son chœur maison pour des interventions nombreuses (biffées, entre autres, par Burton) et généralement réparties entre solistes. À la baguette, ne ménage pas son enthousiasme à révéler une œuvre qui, du Paradis au Parterre de l’Opéra de Toulon, a emballé tous les publics.

Crédits photographiques: Frédéric Stephan

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