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À Turin, le somptueux Samson de Gregory Kunde

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 20-XI-2016. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Samson et Dalila, opéra en trois actes et quatre tableaux sur un livret de Ferdinand Lemaire. Mise en scène, décors et costumes : Hugo de Ana. Éclairages : Vinicio Cheli. Vidéographie : Sergio Metalli. Chorégraphie : Leda Lojodice. Avec Daniela Barcellona, Dalila ; Gregory Kunde, Samson ; Claudio Sgura, Le Grand prêtre de Dagon ; Andrea Comelli, Abimélech ; Sulkhan Jaiani, un vieil hébreu ; Roberto Guenno, un messager ; Cullen Gandy, premier philistin ; Lorenzo Battagion, deuxième philistin. Chœur du Teatro Regio (chef de chœur : Claudio Fenoglio). Orchestre du Teatro Regio, direction : Pinchas Steinberg.

samson-01Les moyens scéniques et musicaux nécessaires pour mettre sur pied un ouvrage comme Samson et Dalila de , fait comprendre la rareté de ses représentations. Le Teatro Regio de Turin relève brillamment le défi en présentant une superbe production de l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’opéra français, même si le ravissement des yeux supplée un plateau parfois décevant.

Un grand mur accolé d’un escalier et deux portes monumentales (les portes de Gaza) forment pratiquement les seuls éléments de décor de cette production. Sur le devant de scène, un rideau de gaze d’une extraordinaire transparence offre aux lumières rasantes des projections vidéo d’images et de symboles souvent suggestifs mais d’une beauté et d’une profondeur saisissantes. Ainsi quand se lève le rideau, le mur apparaît, immense, gris, émouvant de tristesse. Puis, au détour d’un éclairage changeant d’inclinaison, on découvre un bas-relief. Peu à peu, les pierres s’animent laissant lentement apparaître la silhouette des prisonniers juifs qui, vêtus de toges grises se confondaient jusqu’alors avec le gris du mur. Spectacle impressionnant, ravissement des yeux.

Le ton est donné. , comme il l’avait fait dans la somptueuse production de Don Carlo en avril 2013, peint ce spectacle avec son sens du beau. Jusqu’au clinquant kitsch de costumes excessivement somptueux. Ainsi, l’apparition de Dalila suivie de danseuses aux perruques turquoises et aux gestes lascifs donne plus l’impression de se trouver dans un film américain Technicolor des années cinquante que dans l’atmosphère biblique de l’intrigue. Dans son constant souci d’esthétique, en oublie malheureusement la caractérisation érotique de l’héroïne comme la passion amoureuse dévorante de Samson pour Dalila. De même, l’assassinat de Abimélech par Samson est traité comme une figure de ballet (le prêtre s’écroulant lentement de son piédestal dans les bras de ses serviteurs) plutôt que de lui donner l’importance dramatique de l’acte fondateur du drame.

En dépit de ce manque dramaturgique, sur le plateau, (Samson) campe son personnage avec une extrême théâtralité. Il s’affirme comme un Samson idéal. Son implication dans le « faire-vivre » son personnage est impressionnant. D’une voix ferme, timbrée, éclatante, d’une diction française absolument impeccable, il est un Samson d’une rare qualité. Investi, le ténor américain ne boude pas les risques qu’il prend en s’engouffrant dans un rôle que l’histoire de l’opéra a réservé aux plus grands. Son interprétation de son Vois ma misère, hélas ! Vois ma détresse ! de la première scène du troisième acte reste un moment d’intensité dramatique d’exception qui scelle, si besoin était, la grandeur d’un ténor dont la carrière ne cesse d’étonner par sa longévité comme par sa récente explosion dans les rôles de ténor parmi les plus mythiques du répertoire (Arrigo des Vêpres Siciliennes, Otello, Raoul des Huguenots, Riccardo de Un ballo in maschera) alors que votre serviteur l’admirait (déjà !) en 1991 dans le petit rôle d’un pêcheur dans un Guillaume Tell de Rossini.

samson-02À ses côtés, la mezzo soprano (Dalila) paraît mal à l’aise dans ce personnage. Manquant de charisme et de puissance vocale, jamais elle n’offre l’image de la Dalila séductrice, amoureuse puis vengeresse. Elle semble distante, peu investie. Par conséquent, l’aspect théâtral du couple ne convainc pas. Plus grave encore, outre sa prononciation française discutable, ne domine pas le texte de l’opéra, lançant souvent des mots ne faisant pas partie du livret, voire d’un français de cuisine incompréhensible. Sa prestation déstabilise jusqu’à Samson qui lutte vaillamment et solitairement pour crédibiliser le couple.

À noter que le baryton (Le Grand prêtre de Dagon) est tout aussi fâché avec la langue de Voltaire que sa consœur Barcellona. Son chant haché déclame plutôt des syllabes que des mots intelligibles.

A contrario, la basse géorgienne (un vieil hébreu) est parfaitement à l’aise avec la langue française. Une aisance (et une probable parfaite compréhension du texte) qui lui offre aussi la facilité du phrasé musical. La musique de Saint-Saëns est française et, par conséquent en parfaite adéquation avec le texte qu’elle illustre.

S’il est toujours difficile que la diction d’un chœur soit travaillée (surtout en français) au point qu’il soit intelligible, la prestation du s’avère excellente à ce point de vue. Sans parler de sa toujours grande qualité musicale.

Dans la fosse, le chef ne ménage pas son énergie pour donner grandeur à la musique de Saint-Saëns. Usant d’intelligents contrastes sonores pour ne pas couvrir la voix de , il s’emballe avec la verve et le répondant de . On apprécie plus particulièrement son éloquence et ses débordements musicaux dans la direction de l’ lors de l’extraordinaire ballet final montrant une bacchanale endiablée et délirante de danseurs nus devant les costumes colorés des Philistins.

Crédit photographique : © Ramella & Giannese

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