tous les dossiers(1)

Paradoxale Alisa Weilerstein dans les concerti de Dimitri Chostakovitch

À emporter, CD, Musique symphonique

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) Concertos n°1 et 2 pour violoncelle et orchestre opus 10 et 126 – Alisa Weilerstein, violoncelle. Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise, direction Pablo Heras-Cassado – 1 CD Decca 4830835. Enregistré à la Herkulessaal de la Résidence de Munich en septembre 2015- texte de présentation en allemand, anglais et français. Durée 61 minutes.

 

chosta-weilersteinLa violoncelliste revient au grand répertoire concertant et nous livre une version certes techniquement aboutie mais expressivement paradoxale des deux concerti pour violoncelle de . Une volonté louable d’allègement du propos se heurte à la (trop) grande générosité musicale de la violoncelliste américaine, excellemment  encadrée par à la tête d’un somptueux orchestre  symphonique de la radio bavaroise.

Les deux concerti  pour violoncelle de , tous deux dédiés à leur créateur, Mstislav Rostropovitch sont distants d’à peine sept ans, (1959-1966) mais relèvent de deux environnements psychologiques différents. Le premier, le plus célèbre, veut célébrer dans un climat parfois lourd l’ascendance du soliste sur l’orchestre, donc aussi la primauté de l’individu sur la masse et ce, dès son motif augural – à cet égard il est bizarre que le texte de présentation parle d’«anti-héroïsme». Le second, composé alors que la maladie fatale pointe le bout du nez, nettement plus riche sur le plan des intentions tragiques et de la réalisation musicale – sans doute la meilleure œuvre concertante du maître soviétique – montre « sous un visage impassible un être déchiré et torturé, pour lequel l’émotion ne va jamais de soi«  (Alissa Weilerstein dans le texte de présentation) .

Laissons parler encore l’interprète évoquant le premier concerto : « J’ai joué (celui-ci en masterclasses) à Mstislav Rostropovitch à l’âge de vingt-deux ans (…) en entier sans m’arrêter ; il m’a dit que lorsque l’on joue du Chostakovitch, il ne faut jamais véhiculer les émotions « directement », s’épancher de manière romantique. En fait cette musique pose le défi du dédoublement à l’interprète qui doit à la fois exprimer une émotion intense et en même temps la dissimuler. »
C’est bien là le dilemme, et notre interprète ne peut résoudre cette quadrature du cercle. Tout au long de la captation de studio du premier concerto, elle semble hésiter entre d’une part  un engagement expressif à la limite du pathos, très physique par la vigueur de certaines attaques ou la générosité ponctuelle du vibrato, et de l’autre une volonté d’allègement global des tempi et des intentions. D’où un certain sentiment de hiatus expressif entre le projet interprétatif et sa réalisation musicale. L’allegretto augural en devient par moment primesautier ou précipité, le poignant moderato (pris dans un tempo très allant) semble presque lisse et imperturbable, alors que la difficile cadence que constitue le troisième temps , pourtant commencée avec un indéniable sens de la sonorité, s’étiole par manque de tension globale. Le final, mené habilement par le chef, sacrifie côté soliste à une superficialité spectaculaire et à une virtuosité échevelée un peu trop ostentatoire. On est très loin par exemple de la probité et de la maîtrise des effets de la version de Nicolas Alstaedt avec Michal Nesterowicz (Channel Classics, Clef ResMusica) pour nous en tenir à une version récente que nous avions fêtée dans nos colonnes.

Dans ce contexte, la captation live de quelques jours postérieure de l’énigmatique et désolé second concerto est plutôt une bonne surprise. Les excès du studio sont ici oubliés au profit d’une concentration de tous les instants, avec une plus évidente complicité entre soliste, chef et orchestre. Certes, on pourrait souhaiter une expressivité encore plus creusée dans le largo liminaire, un sens du grotesque quasi mahlérien plus affûté dans l’allegretto central ou des tempi moins lisses et uniformes au fil  des couplets de l’allegretto final un peu survolé mais malgré l’objectivation du texte, l’esprit  tragique glacial et désabusé de l’œuvre demeure. On ne retrouve toutefois pas ici, la variété de touches et la morbide  ambiance de la sublime version de Sol Gabetta avec Marc Albrecht et la philharmonie de Munich en 2009 (RCA, Clef ResMusica), ou l’authenticité de la version de Mstislav Rostropovitch avec Seiji Ozawa à Boston, témoignage de première main (1975, DGG).

Dans ce couplage logique et très fréquenté au disque en ce moment, cette nouveauté ne surpasse pas, loin s’en faut, le remake récent, de Truls Mörk  à Oslo sous la direction de  Vassily Petrenko (Ondine), et surtout –avec le même , les versions plus anciennes  de Heinrich Schiff avec Maxime Chostakovitch (Decca) ou de David Müller-Schott avec Yakov Kreizberg (Orfeo), autrement plus essentielles par le naturel et la probité de leur démarche interprétative.

Banniere-clefsResMu728-90

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.