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Le Ring rêvé d’Achim Freyer

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Richard Wagner (1813-1883) : L’Anneau du Nibelung, opéra en un prologue et quatre journées sur un livret du compositeur. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Achim Freyer. Avec: Thomas Jesatko,Wotan; Thomas Brau, Donner, Gunther ; Juhan Tralla, Froh; Jürgen Müller, Loge, Siegfried; Karten Mewes, Alberich; Uwe Eikötter , Mime ; Sung Ha, Fasolt; Andreas Hört, Fafner; Edna Prochnik, Fricka, Schwertleite, Erda, Waltraute, Première Norne; Iris Kupke, Freia, Ortlinde, Troisième Norne; Simone Schröder, Floßhilde, Erda ; Katharina Göres,Woglinde, Oiseau de la forêt ; Anna-Theresa Möller, Wellgunde, Rossweise; Endrik Wottrich, Siegmund; Manfred Hemm, Hunding; Heike Wessels, Sieglinde; Judith Németh, Brünnhilde; Ludmila Slepneva, Gerhilde; Marie-Belle Sandis, Waltraute; Cornelia Ptassek, Helmwige, Gutrune ; Astrid Kessler, Siegrune; Viola Zimmermann, Grimgerde, Deuxième Norne.
Christoph Stephinger, Hagen. Orchestre du Nationaltheaters Mannheim. Choeur et renforts du Nationaltheaters Mannheim, direction : Dan Ettinger. Filmé par Rudij Bergmann. Enregistré en juin /juillet 2013. Livret 40 pages avec photos. Sous-titres : allemand. 7 DVD Arthaus Musik. Durée : 14h20.

 

ring3Ce Ring porte haut la griffe audacieusement décomplexée de son metteur en scène et ne manquera pas d’entretenir les braises du débat récurrent sur la soi-disant dictature des images. Pourtant la vision d’ créée à Los Angeles en 2010 et considérablement remaniée pour Mannheim en 2011, est une splendeur visuelle issue du cerveau d’un artiste qui a su garder son âme d’enfant.

La première image est un éblouissement. De celui qui découvre le Ring de Wagner et ne s’en remettra pas. Le plateau est une classique boîte blanche aux murs mobiles, au centre de laquelle tournoient lentement deux cercles concentriques sur un sol-miroir. Dans les hauteurs, un Froh/Wagner à béret et palette de peintre à la main dialogue avec un Donner tout en muscles actionnant son marteau sur un gong à la façon de certains génériques de films d’antan. Dans ce lieu unique et quasiment toujours en giration, Freyer jouera effectivement en peintre (qu’il est) d’une lumière virtuose et au moyen d’étranges jouets : Loge avec cinq bras, Fricka avec une baguette de pain sur la tête, Brunnhilde un corbeau, les jumeaux Waelse des oreilles de chats… Les personnages, le plus souvent animés d’une gestique wilsonienne simplifiée, sont démultipliés par des doublures et des marionnettes. Malgré des maquillages renvoyant à l’esthétique du Cirque, ce n’est jamais ridicule. Gonflé indéniablement, mais vite cohérent, toujours touchant, voire bouleversant à l’instar de ce Siegfried transformé en clown et auquel Freyer fait vivre une troisième journée que l’on n’est pas près d’oublier en cobaye sanglé au lit par un Mime mué en savant fou. Les contraintes à effet de la fabuleuse saga sont intelligemment rendues : Géants et Nibelungen sont ultra-crédibles, lances et épées flottent dans les airs, Alberich se transforme en Hitler… Un Ring sans didascalies  avec des personnages surgissant en amont ou en aval de leur entrée supposée : Siegfried apparaît dès Rheingold, tout le monde se retrouve chez les Nornes… Un Ring hypnotique qui a tout du rêve éveillé mais assurément le Ring d’un artiste qui connaît sa Tétralogie sur le bout du pouce : les morts successifs s’entassent le long de la rampe, le duo souvent longuet du troisième acte de Siegfried est ici le plus beau jamais vu avec une Brünnhilde vraiment inaccessible et des lumières à tomber. La valse des miroirs du finale du Crépuscule des dieux nous laisse dans la lumière noire d’un théâtre nu où s’imprime un fugace reflet de nous-mêmes. C’est à regret que l’on quitte la planète Freyer, à des coudées au-dessus de la nôtre.

La partie musicale est crânement relevée par la troupe de Mannheim: plutôt que les aigus harassés de dans les deux dernières journées, on gardera en mémoire la vaillance et l’émotion de son engagement, hormis un Jetzt inaccessible avant la traversée du feu, on n’aura que lauriers pour le Siegfried léger de Jürgen Müller (qui ne fait également qu’une bouchée de Loge), pour le Wotan clair mais naturel et racé de , pour embauchée sans temps mort en Fricka, Waltraute, Erda, Norne, Schwertleite. L’Alberich de Karsten Mewes gagne en noirceur au fil des journées. porte Sieglinde à un beau degré émotionnel. Le Mime de est irrésistible en clown flippant. De très bons Géants, de très bonnes Filles du Rhin mais des Gibischungen, un Froh, un Hagen plus ordinaires. Curieusement, c’est le seul nom connu, , qui marque de façon un peu gênante son Siegmund en fin d’Acte I. L’excellent Dan Ettinger obtient de l’Orchestre du Nationaltheater Mannheim un discours toujours captivant et même la révélation de détails enfouis.

Si la captation de Rudij Bergmann, au terme de deux années de compagnonnage avec Freyer, relève haut la caméra la gageure de saisir tous les détails d’un travail foisonnant, on déplorera vraiment la seule présence de sous-titres allemands ! On ne comprend pas la démarche d’Arthaus Musik : le Ring de Freyer serait-il un Ring pour initiés? On allait justement conclure en le recommandant à ceux qui, depuis 1976, ne jurent que par Chéreau, et même… aux enfants ! On s’y émerveille, on s’y interroge, on y pleure, on y rit, et on ne s’y ennuie jamais. Vous pensiez Gesamtkunstwerk ? On y est!

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