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Regards croisés sur Schumann et Kurtág à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Philharmonie de Paris. Salle des répétitions. 16-XII-2016. Robert Schumann (1810-1856) : Märchenerzählungen, pour alto, clarinette et piano ; György Kurtág (1926) : Hommage à Robert Schumann op 15d pour clarinette, alto et piano Hommage à Mihaly Andras, 12 microludes pour quatuor à cordes ; Robert Schumann : Quatuor à cordes n° 3 ; Musiciens de l’Orchestre de Paris : Eiichi Chijiiwa, violon, Marie Poulanges, alto, Delphine Biron, violoncelle ; Solistes de l’Ensemble intercontemporain : Jeanne-Marie Conquer, violon, Jérôme Comte, clarinette, Sébastien Vichard, piano.

sch-kurtagLa musique de chambre était à l’honneur lors de ce concert collaboratif qui faisait intervenir six musiciens des deux formations en résidence à la Philharmonie de Paris : l’ et l’. Le projet était prometteur : mettre en perspective deux grands compositeurs de l’histoire de la musique : et (dont nous avons fêté les 90 ans cette année). Une promesse qui aura été partiellement tenue.

Ce concert audacieux accumulait les défis. Tout d’abord faire travailler ensemble des musiciens issus de deux formations différentes, le tout sur des pièces de musique de chambre qui exigent un travail de formation du son et de l’écoute spécifique (les duos, trios et quatuors formés et spécialisés dans le répertoire qui leur est dédié sont légions). Le défi pour les musiciens était accru par le choix des œuvres et leur mise en regard.

Le concert débute avec les Märchenerzählungen (Contes de Fées) de Schumann. Les trois musiciens savent trouver le lyrisme nécessaire. Le premier mouvement est bien mené malgré un équilibre sonore fragile entre les trois instruments, le deuxième mouvement constitue une base vers un troisième mouvement servi par une belle expressivité mélodique et une conduite formelle plus claire. Le retour de quelques imprécisions n’empêche pas une belle conclusion de l’œuvre; les contrastes sont plus assumés et le bithématisme surprenant de ce quatrième mouvement bien mis en valeur.

Dans L’Hommage à , les mêmes difficultés endommagent la clarté de construction et de lecture d’une oeuvre inscrite dans le détail. La temporalité aphoristique des mouvements kurtágiens impose de s’y livrer pleinement et de construire chaque mesure tout en gardant une vue globale de l’architecture de l’œuvre. Un aspect trop attacca des mouvements (dont la durée est comprise entre 40 et 50 sec. excepté le dernier mouvement) ne permet pas à l’œuvre de vivre aussi dans ses silences. Cependant dans le dernier mouvement (le plus long du trio) les trois interprètes habitent cette poésie instrumentale sinueuse et cristalline soutenue par un choral pianistique très expressif, si cher au compositeur hongrois.

Puis c’est au tour du quatuor à cordes de nous présenter les Douzes Microludes de Kurtág. Les mouvements très contrastés mériteraient d’être mieux articulés et la spécieuse simplicité de l’écriture constitue un écueil que les instrumentistes ne savent pas éviter. Les équilibres fragiles de la construction sonore et des modes de jeux, la conduite des voix et la justesse des objets musicaux (fragments mélodiques, ostinati, écriture complémentaire des voix) constituent autant d’éléments qui mettent à l’épreuve des ensembles et des quatuors formés de longue date.

La conclusion du concert avec le Quatuor n° 3 de Schumann finit de mettre en évidence les liens possibles et existants entre les deux compositeurs. Ici le quatuor sait trouver sa voix dans cette oeuvre toujours aussi surprenante. Dans les deux premiers mouvements les quatre musiciens arrivent à un équilibre dans le jeu et la nuance ; au fur et à mesure ils livrent une lecture plus affirmée mettant clairement en valeur la particularité de la forme et de l’écriture harmonique schumannienne. Dans le troisième mouvement noté Adagio molto le quatuor déploie toute la richesse expressive contenue dans l’écriture mélodique et harmonique. Le temps de l’œuvre le permettant, l’équilibre des voix se forme de façon brillante et une belle organicité émerge d’une écoute que l’on sent plus profonde et plus concentrée. Ce brio dure jusqu’à la fin de l’œuvre avec un quatrième mouvement éclatant et dynamique que les interprètes concluent avec fantaisie et enthousiasme.

L’ordonnancement du concert avec les deux œuvres de Schumann encadrant celles de Kurtág était une très belle idée permettant un accès simple et évident au lien qui unit les deux compositeurs, du passé et d’aujourd’hui. Le romantisme brut et le lyrisme sinueux de Schumann dans des formes tout de même assez unifiées apporte une mise en lumière intelligente des « bribes et éclats » kurtágiens dans son Trio et ses Douzes Microludes où l’écriture et l’assemblage de courts moments musicaux contrastés constituent une véritable concentration et épure de la pensée fragmentaire romantique.

La notice musicologique fouillée et précise de Véronique Brindeau proposée dans le programme apporte les éléments nécessaires à un approfondissement concret et pédagogique de ce concert.

Crédit photographique : Kurtág et Schumann : DR

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