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Un très Grand Soir avec l’EIC et les Solistes XXI

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Philharmonie II – Salle des concerts. 21-I-2017. George Crumb (né en 1929) : Federico’s little songs for children pour soprano, flûte et harpe ; Matthias Pintscher (né en 1971) : Monumento V in memoria di Arthur Rimbaud (création française) pour huit voix, trois violoncelles et ensemble ; Beat Furrer (né en 1954) : Lotófagos I pour soprano et contrebasse ; Franck Bedrossian (né en 1971) : We met as Sparks (création française) pour flûte basse, clarinette contrebasse, alto et violoncelle ; Vito Žuraj (né en 1979) : Ubuquité, farces musicales pour soprano et ensemble ; Josquin des Prés (ca 1450-1521) : Douleur me bat, Plusieurs regrets, chansons polyphoniques à cinq voix ; Joan Magrané Figuera (né en 1988) : Fragments d’Ausiàs March, pour cinq voix et ensemble (création mondiale). Raquel Camarinha, Hélène Fauchère, soprano ; Ensemble Solistes XXI ; Rachid Safir, chef de chœur ; Odile Auboin, alto ; Frédérique Cambreling, harpe ; Sophie Cherrier et Emmanuelle Ophèle, flûtes ; Alain Billard, clarinette ; Eric-Maria Couturier, violoncelle ; Nicolas Crosse, contrebasse ; Ensemble Intercontemporain, direction : Matthias Pintscher.

Raquel CamarinhaLes Turbulences vocales de l’, qui donnaient le coup d’envoi de la 8e édition de la Biennale d’art vocal à la Philharmonie de Paris se sont poursuivies avec un Grand Soir multiphonique en trois parties, remuant certes mais fort bien conduit à travers les comportements pluriels de la voix au sein de la création contemporaine.

De Garcia Lorca aux Illuminations de Rimbaud

C’est avec la voix fraîche et délicate de que débute ce Grand Soir. Aux côtés de (flûtes) et (harpe), la chanteuse interprète les Federico’s little songs for Children de l’Américain : sept chansons délicieuses sur les poèmes de Federico García Lorca – Canciones para niños – auxquelles le compositeur donne des titres originaux. Le chant épuré que soulignent et prolongent les deux instruments rappelle la manière ciselée d’un Kurtág. Crumb affine les sonorités, du piccolo à la flûte basse, et diversifie l’écriture vocale, de la simple cantillation aux éclats de voix en passant par le chuchotement ou le parlé-chanté plus théâtral. La diction de est toujours claire, les aigus agiles et le médium magnifiquement timbré. Epaulée par ses deux partenaires, elle enchante chacune des miniatures.

a 15 ans lorsqu’il rencontre la poésie de Rimbaud qui suscitera quelques années plus tard l’écriture de plusieurs pièces dont son opéra L’espace dernier donné à l’Amphithéâtre Bastille en 2003. Pour l’heure, il est à la tête de son ensemble pour diriger Monumento V pour huit voix de femmes, trois violoncelles spatialisés et ensemble instrumental. L’œuvre impressionnante, donnée ce soir en création française, est écrite à l’âge de 27 ans. Le texte assez court, extrait des Illuminations, est ici « centre et absence » (comme aimait le dire ) dans la mesure où il imprime sa structure à la composition musicale, en modèle l’articulation, le relief et ses ruptures, sans toutefois être reconnaissable et compréhensible à l’écoute. Il est chanté par intermittence par le chœur le plus souvent homophone des voix féminines – superbes Solistes XXI – dans un traitement presque instrumental n’était le sensualisme qui s’en dégage. convoque un riche instrumentarium (accordéon, piano, célesta, saxophone ténor, percussions…) pour opérer la translation sonore des visions rimbaldiennes. Le geste y est puissant et la matière très ouvragée, couleurs et résonance faisant écho aux mots du poète. Les trois violoncelles placés sur le pourtour du balcon viennent périodiquement ouvrir l’espace et donner plus d’envergure encore aux fulgurances sonores que l’on reçoit dans un total saisissement.

Une seconde partie très aventureuse

Contrastées, les trois pièces de la seconde partie du Grand Soir le sont assurément. De , Lotófagos I (2006) convoque une voix de soprano () et la contrebasse de autour d’un texte, celui de José Angel Valente. Lotófagos qui veut dire Mangeurs de lotus, est une scène extraite de son opéra Wüstenbuch. Le titre fait référence aux compagnons d’Ulysse qui avalaient les plantes aquatiques pour oublier : « Nous étions dans un désert, confrontés à notre propre image que nous n’avions pas reconnue » […]Le texte est, là encore, incompréhensible car fragmenté, déconstruit et réduit à quelques phonèmes sur lesquels s’instaure le jeu fusionnel autant que tendu entre les deux partenaires superbement investis.

Oeuvre de BedrossianSi la voix est absente dans We met as Sparks (Nous nous sommes rencontrés comme des étincelles) de , le court poème d’Emilie Dickinson, dont le compositeur emprunte ici le titre, sous-tend l’écriture musicale et draine en profondeur la trajectoire de l’œuvre. Bouleversante, elle nous plonge au cœur de la matière, dans un rapport très intime au son travaillé avec la sensibilité exacerbée du compositeur. Les instruments les plus graves de ce quatuor très atypique (flûte basse, clarinette contrebasse, alto et violoncelle) investissent le plus souvent leur registre aigu et saturé (harmoniques et sons fendus) dont le compositeur fait son miel. Si les mots du poème – silex, étincelle, ombre et lumière – semblent jaillir de chaque éclat de matière, le mouvement de l’archet sur le violoncelle en reproduit les lettres comme le ferait le bruit du crayon sur la feuille. Coup de chapeau aux quatre (super) solistes, , , et quasi fusionnels ce soir dans cette œuvre éblouissante qu’ils ont créée en octobre 2015 à Essen.

Agitée à très agitée, l’œuvre du Slovène , Ubuquité, pour soprano et ensemble, est sous-titrée Farces musicales. Le texte allemand, ubuesque s’entend, d’Alexander Stockinger a été traduit pour le concert de ce soir par l’écrivain Bernard Banoun. Žuraj a mis dans les mains de tous les instrumentistes de petites percussions engendrant en guise de prologue un grand carillon du plus bel effet sonore. Cette fantaisie lestement dirigée par Matthias Pintscher nous conte en quatre « stations » les pérégrinations du Père Ubu, chantées et copieusement répercutées par un ensemble instrumental très en verve. Moscou, Caracas, la région des lacs polonais… sont autant de suggestions et de surenchère sonores qui finissent par lasser. La voix sonorisée d’ est vaillante, lumineuse, acrobatique même, mais le texte, une fois encore, nous échappe. Faute à la technique, à l’articulation de la chanteuse, à l’écriture instrumentale trop foisonnante… ou aux trois à la fois ?

En miroir : /

JoanLa troisième partie est entièrement dédiée à la création mondiale de l’œuvre très étonnante du jeune et prometteur , compositeur barcelonais de tout juste 29 ans à qui l’EIC a passé commande. Le compositeur va puiser aux sources de la poésie catalane dans sa pièce pour cinq chanteurs et 19 instruments intitulée Fragments d’Ausiàs March. Il a lui-même assemblé divers fragments de texte du poète médiéval Ausiàs March (1400-1459), « chantant » comme ses collègues du Nord mais en catalan, l’amour et la mélancolie : « Je vous aime si purement / Que j’ai deuil que vous ne m’aimiez pas ». Féru de contrepoint de la Renaissance qui nourrit son imaginaire sonore, Joan Magrané décide d’encadrer sa propre pièce par deux chansons polyphoniques célèbres de (Douleur me bat et Plusieurs regrets) dont il fait d’ailleurs affleurer l’écriture au sein de sa propre pièce. Les Solistes XXI débutent donc a cappella, avant la scène de chasse inaugurale donnée par les seuls instruments – l’EIC pratiquement au complet sans toutefois les claviers et les percussions. Le texte chanté est toujours mis en avant et magnifiquement ciselé même si les instruments viennent s’immiscer dans les fins réseaux polyphoniques dont ils prolongent parfois seuls les résonances. On se laisse porter par l’élan poétique et la manière parfois fougueuse et toujours subtilement colorée de traiter la langue catalane. L’écriture vocale risquée et exigeante des cinq voix (contre-ténor, deux ténors, baryton et basse) est magistralement servie par les Solistes XXI. Ces derniers bouclent ce Grand Soir par le contrepoint en canon du plus grand des franco-flamands.

Crédit photographique : © Luc Hossepied

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