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L’intense vie intérieure de Per Nørgård : des débuts prometteurs

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Si l’oeuvre de Per Nørgård est considérée comme l’une des plus remarquables de notre temps, sa popularité, hors le cercle restreint des mélomanes avertis, demeure encore trop modeste en termes de diffusion, que ce soit au concert ou sur les ondes radiophoniques. Pour y remédier, Resmusica consacre un dossier à ce grand artiste. Pour accéder au dossier complet : Per Nørgård

 

pernorgaard-c-Helle Rahbaek s’inscrit historiquement dans la droite descendance des plus grands compositeurs danois après Kuhlau, J.P.E. Hartmann, , et Vagn Holmboe. On évoque là la notoriété, et non pas une quelconque parenté esthétique très improbable avec les trois premiers. Sans doute est-ce la raison d’une popularité immense dans le microcosme musical mais fort modeste au plan de la renommée médiatique nationale et internationale. Un constat renforce cet état de fait : la musique de n’est pas toujours aisée à aborder et à écouter. Mais cela n’altère en rien la qualité intrinsèque de son inspiration, l’étendue de sa curiosité intellectuelle et l’originalité de son écriture musicale.

Per Nørgård (cela se prononce  « pair neurgore » en danois) naît le 13 juillet 1932 dans la ville de Gentofte, située au nord de Copenhague sur l’île de Seeland. Un an auparavant disparaissait le grand danois tandis que le Finlandais allait vivre encore un quart de siècle et s’éteindre dans la solitude de Järvenpää, près d’Helsinki, en 1957.

Un cocon familial comme l’essentiel des relations sociales de sa jeunesse

Ses parents, Erhardt et Emmely, possédaient une boutique nommée « Eva », spécialisée dans la vente de vêtements de mariage. La famille vivait non loin du magasin. Une tante et une grand-mère demeuraient à proximité. Dans sa jeunesse Per passa beaucoup de temps en compagnie de son frère Bent, plus vieux de cinq années. Les Nørgård aimaient la musique qu’ils écoutaient sur un poste de radio ou programmaient sur leur lecteur de disques. Le père jouait de l’accordéon et les membres de la famille chantaient alors. On acheta un piano et les deux fils purent de la sorte prendre des leçons. Per à ce moment-là était âgé de sept ans. De plus, lui et son frère aimaient dessiner, en particulier des bandes dessinées. Per se chargeait des personnages et de la musique, à Bent revenait le rôle d’imaginer les histoires et d’écrire le texte. Ils appelaient leur association juvénile mais talentueuse « Tecnics ».

Très jeune, Per manifesta un fort talent pour la musique.  Dès 1940, Per étudia le piano avec Inger Rehfeld, une élève de Henrik Knudsen, ami proche de Carl Nielsen, et à l’âge de 10 ans, en 1942,  il fut admis à l’école chorale municipale de Copenhague. Là, il bénéficia d’un programme musical de haut niveau puisque l’enseignement menait à la formation des membres du Chœur de garçons de Copenhague, fondé par Mogens Wöldicke en 1924, mais proposait un enseignement général secondaire insuffisant. Cela explique sans doute qu’en 1944, il fut envoyé à l’école secondaire de Frederiksburg qui dispensait un enseignement général d’un niveau réputé que son frère Bent avait fréquenté cinq ans auparavant. A cette époque, le monde vivait une terrible Seconde Guerre mondiale et le Danemark subissait l’occupation allemande depuis 1940. Le 1er mars 1945, peu de temps avant la capitulation des armées hitlériennes, les Anglais bombardèrent par erreur l’école française toute proche, mais également l’établissement scolaire de Per à présent jeune adolescent d’une douzaine d’années.

Son frère fut appelé au service militaire en 1948. Cet éloignement forcé eut pour conséquence de l’éloigner du dessin et de sérieusement favoriser sa concentration sur la musique. Il parut presque évident qu’en 1949, il deviendrait compositeur. Il écrivit alors sa Première Sonate pour piano.

norgard_unJeune homme timide mais très à l’aise pour jouer de la musique en public

Le musicien prometteur réussit à braver sa réserve naturelle et appela Vagn Holmboe (1909-1996), l’un des principaux compositeurs danois en exercice depuis la disparition de Carl Nielsen, et lui demanda s’il voulait bien l’accepter  comme étudiant. Le maître confirmé, créateur de talent dont l’esthétique s’inscrivait dans une orbite néo-classique revendiquée, parcourut préalablement certaines de ses compositions et en conclusion donna son accord. Per prit des leçons en privé avec lui jusqu’en 1951, date à laquelle il fut admis à l’Académie de Musique.

Dans ce haut-lieu de la musique de Copenhague, qu’il fréquenta de 1952 à 1955, il suivit sans difficulté son cursus académique. Il y retrouva Holmboe qui enseignait la composition mais aussi d’autres musiciens réputés tels que Finn Høffding et Bjørn Hjelmborg pour la théorie et l’histoire de la musique, Hermann D. Koppel pour le piano, Sven Westergard et Jørgen Jersild pour le solfège. Il travailla également le violon, la harpe et le cor. Très précocement, le jeune artiste commença à se faire remarquer du monde musical danois. La première exécution publique d’une de ses œuvres eut lieu le 30 mars 1951, lorsque la Société des jeunes musiciens inscrivit à son programme son Concertino n° 2. La virtuose Elvi Henrikson joua l’œuvre. Cette partition et l’ensemble du concert, sans passer totalement inaperçus, ne recueillirent que quelques comptes-rendus globalement peu flatteurs. Au cours de cette première phase créatrice, Nørgård adopta le principe de métamorphoses largement développé par son professeur Holmboe.

A l’Académie, Per rencontra d’autres jeunes musiciens appelés à un très bel avenir, à savoir Pelle Gudmundsen-Holmgren (décédé en juin 2016) et Ib Nørholm (né en 1931) qui devinrent des amis en dépit d’esthétiques fort différentes. Tous allaient œuvrer à l’enrichissement de l’histoire moderne de la musique danoise, peu ou pas freinés par l’enseignement conservateur de cet établissement, même si, à cette époque, ils n’avaient pas encore vraiment abandonné les dogmes enseignés académiquement.

En 1953, Nørgård se passionna pour l’œuvre de , immense compositeur pas encore totalement accepté en raison de la singularité incontestable de son style. Le concept de métamorphose (sans rapprochement néo-classique) qu’il avait développé au cours de sa longue carrière ne faisait toujours pas l’unanimité. Ce principe d’écriture musicale consistait à travailler et à varier de proche en proche une phrase musicale, ou un climat sonore, jusqu’à créer une authentique œuvre au rendu parfois extraordinaire. Fasciné et émerveillé par Sibelius à qui il dédia en 1953 son œuvre chorale Aftonland, le jeune Per tenta de rencontrer le grand maître finlandais reclus dans sa propriété de Järvenpää située à quelques kilomètres de la capitale, Helsinki. Le 2 juillet 1954, il lui adressa une lettre très détaillée dans laquelle il l’assurait de sa passion pour son œuvre musicale. Le vieil homme lui répondit aimablement.

L’année suivante, en avril 1955, le fameux Quatuor Erling Bloch interpréta son Quatuor à cordes n° 1. Cette fois, sa musique reçut de très bonnes critiques professionnelles tandis qu’Aftonland fut donné par le Chœur Madrigal le 19 octobre de la même année. Ses études terminées en décembre 1955, Per Nørgård se maria le 14 janvier 1956 avec Anelise Brix Thomsen (née en 1936) dont il aura  deux enfants : Jeppe, né en janvier 1959 et Ditte, en mai 1961.

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Une renommée grandissante

La renommée croissante du jeune compositeur âgé de 24 ans incita l’Académie royale de musique à organiser le 17 janvier 1956 un concert exclusivement réservé à sa musique. Il reçut alors une bourse de l’État français destinée à l’aider à poursuivre sa formation en France auprès de la célèbre pédagogue . Vagn Holmboe lui avait montré des œuvres de son jeune  et prometteur élève lorsqu’elle se rendit au Danemark à l’occasion d’un concert. Peu après ces débuts très encourageants, il se rendit donc en France pour recevoir à Paris l’enseignement très recherché de Nadia. L’obtention d’un Prix Lili Boulanger (1957) l’aida à financer son séjour parisien. Les époux Nørgård y vécurent de janvier 1956 à mai 1957. Une poignée d’œuvres vocales utilisant le français témoignent de son passage en France. Il eut également l’opportunité de suivre les cours d’été de Fontainebleau, à L’École américaine d’Études musicales.

Dans un premier temps, Per ne put ni s’échapper ni se soustraire à la puissante influence qu’exerçait encore l’œuvre de Carl Nielsen. L’enseignement académique danois tentait de fixer le modernisme de Carl Nielsen comme un seuil à ne pas franchir. Nørgård ne l’entendit pas de cette oreille et il s’engouffra avec enthousiasme vers la quête d’un franc modernisme dépassant sans conteste l’esthétique de son immense devancier. Ainsi, à l’image de l’ancestrale histoire de la succession des générations, se sentit-il engagé vers le renouvellement du langage évitant par là même la sclérose menaçante et contournant l’académisme figé. Pendant presque toute sa carrière, il représenta un pan majeur de l’avant-garde musicale scandinave, appliquant constamment et opiniâtrement sa vision musicale originale dont la rencontre n’est pas toujours aisée à appréhender aux premiers contacts. Sa musique difficile certes, mais volontairement contemporaine, innovante et inouïe, repose sur une succession de styles stimulés par les contacts fructueux que sa curiosité et sa spiritualité allaient enrichir au fil des décennies. L’impression perturbante ressentie lors de la première écoute de ses œuvres s’atténue progressivement au profit d’un confort naissant puis d’une compréhension renforcée et finalement appréciée.

A son retour au pays en 1957, il devint conférencier et pédagogue  à l’Académie de musique de Fionie à Odense (1958-1960) et commença également à écrire des critiques musicales pour le grand quotidien de Copenhague Politiken (1958-1962). A Odense, il enseigna le piano, la composition et la théorie jusqu’en 1961. Dès 1960, il débuta son enseignement dans un autre établissement, le plus réputé du pays : l’Académie royale danoise de musique de Copenhague (1960-1965), poste qui l’obligea à quitter Odense en 1961. Plus tard, à partir de 1965, il enseignera au Conservatoire d’Aarhus et y sera nommé professeur en 1987. Aarhus était devenu un foyer du modernisme musical danois et de l’expérimentation. Nørgård gagna cette grande ville du Jutland à l’acmé d’un conflit avec l’administration du Conservatoire de Copenhague au sujet de la politique d’éducation.

Pelle Gudmundsen-Holmgreen, Ib Nørholm et Per Nørgård, avides de nouvelles rencontres musicales, et plus largement culturelles, se rendirent ensemble au festival de la Société internationale  de musique contemporaine (S.I.M.C.) à Cologne en 1960 où l’on donnait et découvrait beaucoup de musiques récentes et modernes. De retour au Danemark, les trois compères mirent sur pied un cercle d’études des nouveaux concepts musicaux se proposant d’explorer et d’analyser ce qui se faisait de plus nouveau en Europe continentale en se rencontrant une fois par semaine. Participaient également à cette démarche tournée vers l’avenir Poul Rovsing Olsen, Axel Borup-Jørgensen, Jan Maegaard, Tage Nielsen et le musicologue Mogens Andersen. On y étudiait, entre autres, Arnold Schoenberg, Anton Webern, Olivier Messiaen, Pierre Boulez, Karl-Heinz Stockhausen, Luigi Nono, John Cage, Karl-Birger Blomdhal, Ingvar Lidholm, Else Marie Pade, etc.

norgard_deuxLe début d’un succès international

A la fin des années 1950, encouragé par le compositeur suédois Karl-Birger Blomdahl, Per Nørgård fréquenta la scène musicale internationale moderne, essentiellement lors des fameux festivals et cours d’été organisés dans la ville allemande de Darmstadt où se retrouvait une grande partie de l’avant-garde européenne. Là, il découvrit et travailla des œuvres qu’il tenta d’imposer à ses élèves des conservatoires de Copenhague puis d’Aarhus. Ainsi confirma-t-il sa rupture avec la tonalité lors d’une crise artistique au cours de laquelle il se lança dans diverses expérimentations. Il pratiqua l’atonalité, l’aléatoire, le collage, et un début de chaos musical plus ou moins organisé. Rapidement, on le considéra comme l’un des principaux pionniers du modernisme nord-européen.

Lorsqu’il recommença à travailler avec son frère Bent, ils écrivirent un oratorio pour enfants intitulé « And It Came To Pass In Prose Days ». Plus tard en 1963, ils collaborèrent sur un autre un opéra baptisé « Le Labyrinthe ». L’audacieux créateur s’investit également dans certaines tâches administratives, alimentaires sans doute, devenant membre du bureau directeur de la Société des compositeurs danois en 1959, directeur de la section danoise de la S.I.M.C. en 1965-67, membre du comité de sélection du Kunst Fondet (1965-67), président de Statens Musikrád (Conseil danois de la musique) en 1971, membre du comité du prix musical Nordisk Ráds  (Conseil nordique) au début des années 1970.

Son existence, besogneuse et somme toute relativement discrète, fut ponctuée d’innombrables inventions, renouvellements, abandons, de multiples créations et déplacements opérés pour superviser ou écouter les exécutions de sa musique. Nous l’aborderons dans un prochain article.

Crédits photographiques : Per Nørgård : © Helle Rahbaek ; © DR ; © DR ; © Chester Music

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