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Così fan tutte à Garnier, entre redondances et ennui

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Garnier. 26-I-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, opéra bouffe en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène, chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker. Décors, lumières : Jan Versweyveld. Costumes : An D’Huys. Avec : Jacquelyn Wagner, Fiordiligi ; Michèle Losier, Dorabella ; Frédéric Antoun, Ferrando ; Philippe Sly, Guglielmo ; Paulo Szot, Don Alfonso ; Ginger Costa-Jackson, Despina. Danseurs : Cynthia Loemij, Fiordiligi ; Samantha Van Wissen, Dorabella ; Michaël Pomero, Guglielmo ; Julien Monty, Ferrando ; Marie Goudot, Despina ; Boštjan Antončič. Chœur de l’Opéra national de Paris (chef de chœur : Alessandro Di Stefano), orchestre de l’Opéra national de Paris, direction : Philippe Jordan.

Cosi-fan-tutte-16-17--c--Anne-Van-Aerschot--2--1600Peu de chorégraphes ont véritablement réussi à convaincre lorsqu’ils se sont essayés à la mise en scène d’opéra. Le « laboratoire des amants » de la célèbre chorégraphe belge ne fera pas exception à la règle pour cette nouvelle production de Cosí fan tutte présentée à l’Opéra Garnier. Même si la distribution vocale se révèle agréable et homogène et que le souffle de à la baguette est plutôt convaincant, l’opéra de Da Ponte et Mozart se transforme vite en interminable ballet contemporain tirant en longueur.

Arrière-scène peinte en blanc. Plateau blanc avec cercles et spirales qui se croisent et s’entrecroisent que seuls les spectateurs placés en hauteur peuvent voir. Plexis transparents pour encadrer tout cela : nous voici arrivé dans le « laboratoire des amants » d’. Et c’est bien là tout le problème ! Un metteur en scène d’opéra ne doit-il pas avant toute chose servir l’œuvre au lieu de la contorsionner pour que celle-ci s’adapte à sa démarche artistique ? Surtout que celle de la chorégraphe n’a rien d’innovante : l’idée des doubles (ici, un personnage est associé à un chanteur et un danseur) a été rabâchée un nombre incalculable de fois sur la scène lyrique depuis quelques années. Mais elle est surtout redondante. Parce qu’en vérité, les danseurs ne « doublent » pas les chanteurs mais soulignent et miment la musique, rendant parfois même maladroitement les effets musicaux de Mozart, particulièrement concernant la danseuse Samantha van Wissen qui incarne le double de Dorabella.

Sans grande surprise, la mise en scène de la chorégraphe (une mise en espace ?) reste exclusivement accès sur la musique et non sur le rapport théâtral au texte. Elle est surtout centrée sur la recherche du mouvement qu’Anne Teresa De Keersmaeker mène depuis plusieurs années. La danse se développe ainsi sur des bases géométriques et se fonde sur des mouvements minimalistes et une répétition permanente qui en font sa signature. Placer les panneaux en plexi face au public aurait tellement pu orienter cette mise en scène (cette chorégraphie ?) vers un jeu sur les transparences, sur les plans, sur les lignes de fuite. Les changements de lumières auraient pu être tellement moins brusques, plus opportuns et moins agressifs. Entre un plateau vide, de nombreux temps morts, une évolution linéaire et sans réel énergie dramatique, le temps s’étire, ce soir, à l’opéra Garnier…

Et pourtant… Initialement, intégrer de la danse à Così fan tutte nous semblait une excellente idée. Cette œuvre singulière permet en effet des lectures multiples. Certainement plus qu’aucune autre dans le répertoire lyrique ! Les ambiguïtés, le jeu de décalage, les variations de l’intensité dramatique, les effets de niveaux démultipliés entre le livret et la partition, les contradictions même entre le texte et la musique : tout cela prédispose à un traitement unique à chaque nouvelle production alors que cette œuvre fait partie des « classiques. »

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Comme c’est l’usage pour un dramma giocoso per musica, l’opéra débute par un ensemble. Durant ces trois trios, les chanteurs et danseurs exécutent à l’unisson les mouvements de base de la chorégraphie se révélant être contre nature pour des chanteurs lyriques, confinés dans des gestes saccadés, certes symboliques, mais qui limitent les intentions musicales. Anne Teresa De Keersmaker aurait-elle oublié qu’un chanteur a besoin de son corps pour émettre des intentions ?

Malgré tout, la distribution vocale se défend plutôt bien alors que celle-ci ne présente pas de tête d’affiche. Aucune individualité ne s’y révèle vraiment mais l’osmose de ces artistes est agréable alors qu’ils sont pourtant desservis par ce plateau vide qui absorbe littéralement les voix (et par des costumes de faible tenue). Pour dépasser cette difficulté, chacun évolue au bord du plateau face au public, cette disposition se rapprochant d’une version concert plutôt que d’une véritable direction d’acteurs. Alors que nous avions déjà apprécié le raffinement de Frédéric Antoun dans le rôle de Ferrando qu’il tenait encore ces derniers mois dans la mise en scène de Pierre Constant, et que le baryton déploie une verve communicative dans la peau de Guglielmo, campe un Don Alfonso charismatique, souverain de tous et de tout, à travers une voix sonore et veloutée où s’allie à une belle musicalité une excellente diction italienne. Le trio féminin n’est pas en reste même si se révèlera mieux dans le second acte avec des aigus puissants et colorés dans son grand air Per pietà, ben moi, perdona alors que les médiums et les graves seront inexistants dans Come Scoglio. , forte d’un timbre capiteux et d’un aigu lumineux, savoure pleinement son incarnation de Dorabella qu’elle maitrisait déjà au théâtre des Champs-Elysées. Enfin, dès son premier air In uomini, in soldati, assume sans complexe une grandiloquence de ton permettant des effets vocaux qui détonne avec tout ce qui l’entoure.

Grâce à la formation mozartienne de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, tout comme en 2011, trouve un juste équilibre entre les chanteurs et les musiciens et s’accapare l’espace sonore par de longs silences. L’originalité de cette direction se révèle dans le choix de certains tempi : alors que Soave sia il vento s’exécute à toute allure, Come scoglio ou Per pieta sont déployés dans une lenteur étonnante.

Crédits photographiques : Cosi fan tutte © Anne Van Aerschot

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