tous les dossiers(1)

Brahms et Berg sublimés par Vincent Larderet

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Johannes Brahms (1833-1897) : sonate n°3 en fa mineur op. 5 ; trois intermezzi op. 117 ; Alban Berg (1885-1935) : sonate pour piano op. 1. Vincent Ladreret, piano. 1 SACD Ars Produktion 38217. Enregitré à l’Immanuels Kirche de Wuppertal en juillet 2016. Notice trilingue (allemand-anglais-français). Durée : 65’24.

 

vincent larderet brahms nous propose un passionnant itinéraire entre tradition et transition romantiques en terre germanique, par la réunion de deux sonates distantes d’un bon demi-siècle : la troisième,  juvénile et pourtant ultime contribution au genre de , et le seul torso opus 1 d’ – avec en prime les intermezzi opus 117 du maître hambourgeois. Par le fini pianistique, la relation intime à l’esthétique des œuvres dans leur diversité et l’approche musicale finement analytique, signe ici un maître-disque.

La dimension architecturale en cinq mouvements, étalée sur près de quarante minutes, la fulgurance motivique et le sens de la couleur des registres pianistiques font de la Sonate pour piano n° 3 en fa mineur opus 5 de (1853) une « symphonie déguisée » pour citer Robert Schumann à son propos, qui ne tarissait pas d’éloge envers son auteur, adoubé tel un fils spirituel.

Vincent Larderet avoue avoir beaucoup étudié cette œuvre durant son cursus  à Lübeck ou Monaco, avec Bruno-Leonardo Gelber, (signataire d’une excellente version publiée jadis chez Denon, et rééditée chez Piano Classics), mais son approche personnelle est considérablement plus affinée et décantée et moins uniment cinglante que celle de son ancien professeur. L’architecture globale n’est jamais oubliée malgré la foison du détail, l’expression romantique la plus torrentielle, entre autres dans les codas des mouvements extrêmes, ne sollicite jamais le texte outre mesure. La puissance sonore ou la grandeur conceptuelle n’altèrent en rien la variété de la couleur instrumentale ou la subtilité du toucher, d’une qualité sonore presque hédoniste, et magnifiquement captée (avec occasionnellement la respiration de l’artiste en prime) par les micros de Annette et Manfred Schumacher. Cette interprétation fervente culmine dans les mouvements pairs, surtout dans le quasi tristanesque et ample andante sostenuto, magnifique musique d’amour restituée avec une pudeur sublimée et un sens du crescendo dramatique imparable en sa coda. Au sein d’une discographie particulièrement relevée, cette nouvelle version s’impose par sa ferveur, son engagement et son sens du compromis entre architecture globale et poésie de l’instant, entre raison et sentiments. Elle rappelle par sa conviction les plus colossales réalisations historiques, comme celles signées Clifford Curzon ou Julius Katchen (Decca) ou Wilhelm Kempff (Dgg) et parmi les plus récentes, s’impose face à ses rivales (Geoffroy Couteau chez la Dolce Volta, ou François-Frédéric Guy chez Evidence Classics).

La Sonate opus 1 d’, véritable déclaration d’indépendance du jeune compositeur viennois face à la personnalité écrasante de son mentor Arnold Schönberg épuise en un seul mouvement d’une douzaine de minutes toutes les potentialités d’un parcours en plusieurs étapes. L’atmosphère de serres chaudes en est magnifiée par une écriture ultra-chromatique savamment tendue, mais coulée en une forme-sonate d’obédience…brahmsienne. Ici aussi l’approche de Vincent Larderet n’appelle que des éloges. On admire la fluidité et le naturel de la progression presque théâtrale de ce discours lascif, la manière de dévider les écheveaux harmoniques les plus tortueux ou alambiqués et la maîtrise technique dans ce parcours in fine pianistiquement peu évident. Toute cette maestria n’empêche nullement le romantisme ultime et crépusculaire de brûler de ses derniers feux. Si bien entendu des versions plus intellectuelles sont défendables, comme celles de Maurizio Pollini chez DGG ou d’Alfred Brendel chez Decca, Vincent Larderet nous rappelle aussi l’effervescence et l’expressionnisme presque morbide de cette musique faite avant tout de chair et de sang.

Entre ces deux pôles, les trois intermezzi opus 117 (1892) de Brahms relâchent un peu la tension. Peut-être, ici aurions-nous préféré une approche encore plus en demi-teinte, plus retenue dans les tempi et l’ambitus dynamique de ces « berceuses de la douleur » comme les appelait le compositeur. Le souvenir d’un Radu Lupu ou d’un Julius Katchen (tous deux chez Decca) est ici inaltérable, même si les couleurs automnales, par exemple, du troisième intermezzo sont admirablement rendues avec une profondeur et un chatoiement infinis.

Après plusieurs disques déjà remarqués, dont un consacré à Florent Schmitt autour de la version pianistique de la tragédie de Salomé publié par Naxos, Clef ResMusica en 2011, Vincent Larderet (lire notre entretien) confirme son immense talent par une réalisation sensible, intelligente, respectueuse de chaque partition dans sa lettre comme dans son esprit. Ce disque patiemment construit et amoureusement pensé ne peut qu’être chaudement recommandé.

Banniere-abecedaire728-90-resmusica-janvier16

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.