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Matthias Pintscher dirige Le Château de Barbe-Bleue

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Philharmonie 1. Grande-Salle Pierre Boulez. 28-I-2017. György Ligeti (1923-2006) : San Francisco Polyphony ; György Kurtág (né en 1926) : Stèle ; Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue. Michelle DeYoung (mezzo-soprano), John Relyea (baryton), Orchestre du Conservatoire de Paris, Ensemble Intercontemporain, Matthias Pintscher (direction).

matthias-pintscherCe concert figurait l’apothéose d’une biennale d’art vocal riche pour l’ de (après les programmes « Jardins divers » et « Turbulences vocales »). Mêlé aux étudiants de l’ (CNSMDP), l’Ensemble donnait un programme d’une rare cohérence, centré autour de la musique hongroise. Au programme, œuvres de Ligeti, Kurtág, et Le Château de Barbe-Bleue, opéra de Belà Bartók donné ici en version de concert. 

La soirée s’ouvre avec le spectaculaire San Francisco Polyphony (1975) de , où la baguette de éclaire l’écriture ciselée et colorée d’une oeuvre typique de la création du compositeur durant les années 1970. Musique du timbre qui en devient discours et forme, San Francisco Polyphony est un véritable challenge pour un orchestre, presque une utopie. La trame acérée de cette polyphonie acide, « transparente (et) chaotique » selon les mots du compositeur, est ici rendue de manière enthousiaste par l’orchestre du CNSMDP, même si l’on sent que par moments la verdeur de ces jeunes virtuoses ne remplace pas la pâte sonore d’un orchestre plus expérimenté.

On sent dès les premières notes de la Stèle (1994) de , une évidente parenté avec l’œuvre de Ligeti. Un glas lugubre plane sur cette musique dont le compositeur Thomas Adès (lui-même élève de Kurtág) dira que chacune de ses notes contient à elle seule la vie et la mort. En contraste, on voit dans le disperato – con moto central, pivot à la vitesse vertigineuse une différence nette entre un jeu timide des étudiants et un sur-engagement physique des solistes de l’EIC. Quant à la dernière partie de la pièce, tenant à elle seule la moitié de l’œuvre, elle refait intervenir un climat pesant, chaud et douloureux, dont la continuelle itération d’un court motif en forme de touches picturales fait sans conteste référence au lac de larmes (Sixième Porte) du Château de Barbe-Bleue de Bartók. On est saisi ici par la densité de la masse orchestrale et les poignantes harmonies serties par le geste de Pintscher, ici sculpteur du son.

Créé à Budapest en 1918 sur un livret de Béla Balázs inspiré par le conte de Perrault et sa réécriture par Maeterlinck, Le Château de Barbe-Bleue, seule incursion de Bartók dans le genre opératique est une oeuvre à la fois intrigante, fascinante et envoûtante. Pratiquement dépourvue de trame narrative (Judith, la nouvelle femme de Barbe-Bleue ouvre tour à tour les sept Portes du château de ce dernier afin d’y faire entrer la lumière), et ne centrant l’action que sur les deux époux (qui ne chanteront qu’une seule fois ensemble dans un « vrai » duo), ce court opéra d’une heure est à la fois un théâtre du confinement psychologique, mais aussi la scène d’une incroyable richesse de sens, et d’une profusion musicale à couper le souffle. L’œuvre allie en effet poly-modalité complexe, richesse de l’orchestration, et simplicité dénudé de vieux chants populaires de Transylvanie. Comme le décrivait Zoltan Kodaly, Barbe-Bleue est « Un volcan musical qui entre en éruption pendant soixante minutes de tragédie condensée ». Dès les premières secondes on est saisi par la profondeur à la fois noble et inquiétante de la basse John Relyea, dans un Prologue a cappella, où opère la magie sans âge de la langue magyar. Doté d’une remarquable présence scénique, Barbe-Bleue nous fait trembler de se voix de bronze, dans la peau d’un personnage qui semble taillé pour lui. Quant à sa partenaire la mezzo Michelle DeYoung, elle incarne de sa voix large et dramatique une Judith tourmentée, traversée par le désir et la curiosité qui finira par la perdre. En somme, deux chanteurs de théâtre, incarnant de belle manière la complexité psychologique dessinée par Bartók et son librettiste.

Matthias Pintscher, avec sa verve communicative, accompagne chaque phrasé d’un geste ample, accentue l’aspect sensuel de la partition en donnant par moments une pâte charnue aux cordes (Première Porte), des arrêtes incisives aux bois (Deuxième Porte), renforce l’éther des diamants de la Troisième Porte, tandis que la Cinquième Porte et la contemplation des terres de Barbe-Bleue fait figure d’explosion des sens, ici rehaussé par la présence tellurique de l’orgue de la Philharmonie, qui à grand renfort de 32′ fait vrombir la salle sans en noyer l’acoustique. Mené avec fougue par le premier violon de Diego Tosi en première partie de concert et par Jeanne-Marie Conquer pour Le Château de Barbe-Bleue, le « super-orchestre » de ce soir qui mêlait une partie des solistes de l’Intercontemporain avec des étudiants du Conservatoire aura montré, bien qu’au travers d’un son un peu « vert », de belles qualités musicales (soli de vents), ainsi qu’un enthousiasme réjouissant au sein de ces trois partitions marquantes.

Crédits photographiques: Matthias Pintscher © Franck Ferville

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