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Gerhaher et les autres fêtent le lied à la Philharmonie

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Amphithéâtre du Musée de la Musique. 27-I-2017. Franz Schubert (1797-1828) : Le chant du cygne, Lieder sur des poèmes de Ludwig Rellstab, Heinrich Heine et Gabriel Seidl. Thomas E. Bauer, baryton ; Jos van Immerseel, pianoforte.
Paris. Salle des Concerts de la Cité de la Musique. 27-I-2017. Robert Schumann (1810-1856) : Lieder op. 83, 127, 90, 49, 24 et 142. Christian Gerhaher, baryton; Gerold Huber, piano.
Paris. Amphithéâtre du Musée de la Musique. 28-I-2017. Lieder de Wolfgang Amadeus Mozart (Petite cantate maçonnique KV. 419), Franz Schubert, Ludwig van Beethoven (dont An die ferne Geliebte op. 98) et Joseph Haydn (1732-1809). Christian Immler, baryton ; Kristian Bezuidenhout, piano.

Gerhaher-Huber-©ABasta-for-SonyClassical_4825Dans les saisons répétitives des salles parisiennes, le lied est trop rare. Petite consolation et grands musiciens pour un week-end parisien.

Londres a son Wigmore Hall, qui organise tout au long de l’année des récitals de Lieder par dizaines ; Paris a sa Biennale d’art vocal où, le temps d’un week-end, on peut enchaîner plusieurs récitals : c’est déjà bien, mais ce n’est naturellement pas assez, alors que le public est bien là. Cette année, ce sont les barytons qui ont la parole, dans la grande salle de la Cité de la Musique pour le plus célèbre d’entre eux, dans le bel Amphithéâtre du musée de la Musique pour les deux autres.

Le programme le plus ambitieux est sans nul doute celui de , qui ne cède pas à la facilité de s’en tenir à un seul compositeur mais choisit un parcours thématique, d’abord autour des formes que prend la divinité entre Lumières et romantisme – la divinité englobante du Franc-maçon Mozart ou le défi de Prométhée à Jupiter chez Schubert –, ensuite autour des conceptions romantiques de l’amour. Il assume ce programme avec chaleur, et avec une voix chaleureuse et solide : une éloquence de prophète, pourrait-on dire, qui va bien avec ce programme. Il présente dans un excellent français ses bis : pourquoi diable personne ne lui a-t-il proposé Golaud ?

Le programme de Thomas E. Bauer est beaucoup moins original, et beaucoup moins convaincant. « Le Chant du Cygne », on le sait bien, ce n’est qu’un coup de marketing d’un éditeur peu musicien juste après la mort de Schubert, et même cet éditeur n’avait pas prévu qu’on irait l’interpréter dans l’ordre arbitraire qu’il avait choisi : la nostalgie souriante du Pigeon Voyageur juste après les vertiges nocturnes du Double de Heine, quelle absurdité ! Il serait temps de renoncer à ce fétichisme du cycle dans un cas pareil, mais le chanteur ne s’en tire après tout pas mal. La voix est suffisamment légère pour les Lieder les plus légers, elle a la profondeur requise pour les plus intenses ; elle trouve cependant ses limites dès qu’elle doit se tendre, et le chanteur ne parvient pas, au sein de chaque Lied, à nuancer suffisamment pour dessiner une véritable interprétation.

Les deux récitals de la petite salle avaient un point commun : tous deux utilisaient des instruments d’époque, ou du moins des fac-similés. Difficile de trouver des qualités au pianoforte joué par (Anton Walter, fin du XVIIIe siècle) : les délicates triples croches de l’introduction de Liebesbotschaft sont impitoyablement confondues, les forte sont souvent trop métalliques, le piano inaudible, et la sonorité de l’instrument change selon les registres. Le piano joué par , à l’inverse, est une splendeur, et on apprécie pleinement les qualités de clarté et de variété sonore de l’instrument, et plus encore la délicate musicalité d’un interprète maître comme nul autre de tels instruments.

, lui, revient à son compositeur de cœur, avec un nouveau programme tout Schumann. Le précédent il y a quelques années était centré sur Dichterliebe, celui-ci fait la part belle à des cycles moins connus, à la seule exception du lyrique op. 24. Un tel programme impose son atmosphère recueillie, crépusculaire, particulièrement stupéfiante dans la première partie. Le public s’ennuie vite, dit-on, et il faudrait le divertir pour l’empêcher de zapper : dans cette soirée, le public parisien tire avec une attention intense tout le profit possible d’une interprétation qui ne cherche pas la variété, mais traque les vérités intimes. Gerhaher est un chanteur tragique : plutôt que les éclats du drame, il choisit la simplicité implacable de l’évidence, de l’inéluctable.

Quand on parle de Lied, on ne peut parler de sans immédiatement citer , tant ce duo indissociable amène la musique de chambre à son plus haut niveau. Jamais le mot « accompagnateur » n’a sonné si faux : ce qu’on entend dans son piano honorerait les plus grands solistes, mais le soin extrême apporté à chaque note, la délicatesse de la pensée musicale n’oublient jamais de dialoguer avec la voix de son partenaire idéal. Dans la merveilleuse salle conçue il y a vingt ans par Christian de Portzamparc, la voix de Gerhaher, en somptueuse forme ce soir, et le piano de Huber, le public n’est pas dans l’intimité des salons romantiques pour lesquels ces Lieder ont été conçus, mais il reçoit avec une gratitude qui fait plaisir l’art de deux musiciens parvenus une fois encore au sublime.

Photo : Gerhaher et Huber © Alexander Basta / Sony Classical

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