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La Juive à Strasbourg : musique superlative pour mise en scène iconoclaste

La Scène, Opéra

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 3-II-2017. Fromental Halévy (1799-1862) : La Juive, opéra en cinq actes sur un livret d’Eugène Scribe. Mise en scène : Peter Konwitschny, réalisée par Dorian Dreher. Décors et costumes : Johannes Leiacker. Lumières : Manfred Voss, réalisées par Lino De Backer. Dramaturgie : Bettina Bartz. Avec : Roy Cornelius Smith, Eléazar ; Rachel Harnisch, Rachel ; Ana-Camelia Stefanescu, la Princesse Eudoxie ; Robert McPherson, Léopold ; Jérôme Varnier, le Cardinal Brogni ; Nicolas Cavallier, Ruggiero/Albert. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Jacques Lacombe.

LaJuive-OnR-photoKlaraBeck-0299PresseUne interprétation musicale de très haut niveau sauve La Juive d’une mise en scène visant à la désacraliser.

Depuis qu’il a pris les rênes de l’Opéra national du Rhin, Marc Clémeur s’est fixé l’objectif d’y présenter chaque saison une rareté du répertoire français. Pour la saison 2016-2017, son choix s’est porté sur La Juive, parangon du « grand opéra » du XIXe siécle, dont il a fait venir la production de déjà donnée à l’Opéra des Flandres et à Mannheim.

Dans le décor de Johannes Leiacker, constitué de tubulures de néons que domine une gigantesque rosace gothique, utilise un code couleur pour différencier les deux communautés religieuses qui s’affrontent : gants bleus pour les catholiques, jaunes pour les juifs. Léopold, prince chrétien mais amoureux d’une juive, porte alternativement les deux. Tout le fatras habituel des mises en scène qui se veulent actualisées est convoqué : costumes contemporains, révolvers, gardes du corps aux lunettes fumées et même ceinture d’explosifs que revêt Rachel au troisième acte.

Et que d’incongruités tout au long du spectacle ! Point d’ouverture pour commencer : on rentre directement dans le vif du « Te Deum ». Le final du I voit le chœur descendre au milieu du public, l’obligeant à se lever, pour agiter en rythme de petits drapeaux fort bruyants. De même, au second acte, Rachel vient chanter sa romance « Il va venir » au parterre ainsi que le duo suivant avec Léopold resté sur scène, ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes d’équilibre sonore et tue toute émotion. Eléazar subira d’ailleurs le même traitement pour son grand air. Peter Konwitschny fait d’Eudoxie un personnage uniformément comique, sorte de fêtarde abreuvée au champagne, et son duo avec Rachel au III les voit s’amuser comme des gamines à se taper dans les mains et à se livrer à une bataille de polochons. Quant à Léopold, il passe le plus clair de son temps sous les tables ou les lits, manière de symboliser, on imagine, sa faiblesse et sa couardise. Les interjections parlées de Rachel durant son duo avec Léopold, les rires sonores et répétés du chœur pendant les interventions d’Eléazar ou de Rachel perturbent à maintes reprises l’expression musicale. Et quand au tableau final ils montent au bûcher en costumes de mariés, on se dit qu’on vient d’assister au dynamitage en règle d’une œuvre que le metteur en scène n’apprécie pas et qu’il a sciemment ridiculisée. Pour preuve, les rires qu’il parvient à déclencher dans le public à des moments pourtant du plus haut tragique.

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Musicalement pourtant, l’œuvre est prise avec le plus grand sérieux et la distribution est d’un niveau extrêmement relevé. Roberto Sacca initialement prévu en Eléazar étant malade, , qui a déjà interprété le rôle dans cette même mise en scène, a heureusement pu se rendre disponible. Arrivé de Venise cinq heures seulement avant le spectacle, il a pourtant assuré une prestation impressionnante. Puissant, intense, pleinement investi, il offre un « Rachel, quand du Seigneur » bouleversant et ose même la cabalette « Dieu m’éclaire » qu’il conclut, au prix de quelques aménagements, d’un aigu tonitruant. offre elle aussi une Rachel totalement convaincante, vibrante et fervente, dominant avec aisance cette large tessiture de Falcon (créatrice du rôle) aux aigus lumineux et aux graves sonores et charnus. Révélée en Ophélie d’Hamlet déjà à l’Opéra du Rhin, Ana-Camelia Stefanescu éblouit à nouveau en Eudoxie par la liberté du suraigu, l’aisance des vocalises, la limpidité du timbre. Quel dommage qu’une telle interprète ait été privée de son Boléro au troisième acte !

Dans le difficile et souvent sacrifié rôle de Léopold à la tessiture meurtrière et tendue, démontre une technique à toute épreuve en assurant des suraigus généreux et projetés et un parfait usage de la voix mixte jamais falsettisante, malgré un timbre un peu ingrat qui est souvent l’apanage de ce type vocal. En Cardinal de Brogni, est superbe de legato, d’émotion, de qualité du registre grave fortement sollicité. Quant à , dans le double rôle de Ruggiero et d’Albert, il est comme toujours impeccable d’éloquence et de diction. Ajoutons que tous, y compris les non-francophones, s’expriment dans un français parfaitement intelligible.

L’ confirme ses progrès constants et insuffle un puissant dramatisme à la représentation sans jamais tomber dans le piège du pompiérisme. Dans les condition difficiles imposées par la mise en scène et susnommées, la direction de parvient à maintenir la cohésion entre orchestre et chanteurs et assure elle aussi allant et énergie ainsi qu’une constante noblesse de ton. Le Chœur de l’Opéra du Rhin fait montre de sa plénitude et de son intensité mais oublie quelque peu à nouveau l’art de nuances moins tonitruantes.

Malgré de nombreuses coupures dans la partition (la plus notable étant la suppression à l’acte I de la sérénade de Léopold et de tout le duo avec Rachel qui suit, qui explicitent pourtant leurs rapports), en dépit d’une mise en scène à contresens de l’ouvrage, cette Juive strasbourgeoise est remarquable par la qualité de son interprétation et le niveau de son exécution musicale. Dommage que le courage de l’Opéra du Rhin de présenter cette œuvre grandiose et trop rare n’ait pas rencontré l’adhésion du public puisque de nombreux sièges demeuraient vide en ce soir de première. Et souhaitons que les représentations suivantes fassent le plein. Cette Juive le mérite vraiment.

Crédit photographique : (Rachel) / Chœur de l’Opéra national du Rhin © Klara Beck

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  • Gilbert

    Après avoir démoli complètement la mise en scène, vous concluez par « Et souhaitons que les représentations suivantes fassent le plein. Cette Juive le mérite vraiment ».
    S’il n’y a que la musique qui vaut la peine, autant vous contenter d’écouter un enregistrement, non ?

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