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Les Emportés, ou le bonheur de retrouver Stratonice de Méhul

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre Le passage vers les étoiles. 4-II-2017. Etienne-Nicolas Méhul (1763-1817) : Stratonice, comédie héroïque en un acte et en vers sur un livret de François-Benoît Hoffmann. Mise en scène : Benjamin Pintiaux. Avec : Alice Lestang, Stratonice ; David Tricou, Antiochus ; Guillaume Figiel Delpech, Erasistrate ; Fabien Hyon, Séleucus. Piano : Thomas Tacquet.

Maxime Margollé 1Avis aux amoureux d’opéra-comique : ne ratez sous aucun prétexte cette Stratonice !

Nous étions une petite cinquantaine de spectateurs à avoir trouvé, pour cette représentation parisienne de Stratonice, le « Passage vers les étoiles ». Et pourtant, au regard du peu d’empressement des grandes institutions à commémorer comme il se doit le bicentenaire de la mort d’, plus grand compositeur d’opéra en France entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle (voir le dossier que lui consacre Resmusica en 2017), cette production menée par fait bien figure d’événement.

Personnalité musicale majeure de la Révolution française jusqu’au Premier Empire, avec à son catalogue plus de trente-cinq ouvrages lyriques ayant tous rencontré un succès considérable en leur temps, est un compositeur aujourd’hui quasiment oublié. Son troisième opéra, Stratonice (1792) inspiré du De Dea Syria de Lucien de Samosate, apportait à l’époque sur la scène de la rue Favart, une tonalité pratiquement nouvelle, grave et sérieuse, « sans tableaux et sans grands mouvements, avec un sujet d’une simplicité antique. » Fou d’amour pour la princesse grecque Stratonice, promise de son père Séleucus, Antiochus souffre seul et espère que la mort le délivrera le plus rapidement possible de son émoi. Lorsque le roi Séleucus comprend l’origine des maux de son enfant, avec l’aide du médecin Erasistrate, il se sacrifie, en consentant à l’union des deux jeunes gens. Cette comédie héroïque, où le parlé alterne avec le chanté, offre ainsi tous les aspects d’une pièce classique, bien éloignée des sujets habituellement abordés dans un opéra-comique.

Stratonice avait déjà suscité l’intérêt de William Christie qui lui avait consacré un enregistrement en 1996 avec notamment Patricia Petitbon dans le rôle de la princesse. Ce soir, dans cette production créée au château de Valençay, les moyens sont plus réduits. Mais le décor composé seulement de quelques accessoires, et les costumes limités à des tenues de villes « de tous les jours », ne déroutent pas un seul instant, alors que la version piano/voix proposée ne correspond, quant à elle, qu’à une simple esquisse du travail d’orchestration, pourtant la principale force de la musique de Méhul. La composition orchestrale, telle qu’elle est indiquée sur la partition originale, exclut les hautbois mais s’offre l’agrément de quatre cors pour obtenir un caractère dramatique qui fait ici défaut. Pour autant, l’emploi des demi-tons et des septièmes diminuées dans la superbe ouverture fait bel et bien ressurgir les prémices de la musique romantique qu’équilibre l’enchaînement avec le chœur Ciel ! ne sois pas inexorable où la sobriété d’écriture trahit plutôt l’influence de Gluck.

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Ainsi, toute la force dramatique doit être assurée par la distribution vocale. Dès le premier air Insensé, je forme des souhaits de , nous comprenons que le défi est relevé avec talent. Dans le rôle d’Antiochus, le ténor excelle et émeut en dévoilant toutes les subtilités des émotions de son personnage, déployant avec justesse et force une multitude de couleurs sonores et d’intentions. Lyrique et passionné, rêveur tout autant qu’épris d’amour, lassé par le sentiment qu’il ressent, son Antiochus éprouve une douleur palpable à chaque note, chaque respiration et chaque regard. , quant à lui, n’est pas en reste : le personnage du Roi Séleucus détient le plus bel air de cet opéra, Versez tous vos chagrins. Charismatique, fort d’une diction parfaite, il déploie des sons filés agréables bien qu’il soit annoncé souffrant en début de représentation par le directeur artistique, . Privée de grand air, n’intervient réellement que dans le quatuor Parlez, parlez, achevez de m’apprendre. Alors que ses aigus sont un peu trop affirmés, l’équilibre des voix de l’ensemble de la troupe pâtit également d’un certain manque de projection de , dont la tessiture de voix ne correspond pas vraiment au rôle d’Erasistrate. Malgré tout, ce chanteur se révèle un élément fort de la distribution. Ses interventions, véritables bouffées d’air frais, permettent de trouver un heureux équilibre face à une intrigue parfois pesante. Sa complicité avec le public qu’il sait établir dès ses premiers pas sur le plateau grâce à une expressivité et un jeu d’acteurs francs et directs, l’autorise à affirmer le seul personnage de la pièce pourvu d’un certain second degré. Conquise, la salle attendra même ses entrées et regrettera toujours ses sorties. Son duo avec Antiochus, Je ne puis résister à mon impatience, dévoile enfin des accents mozartiens somme toute appréciables.

Le retour d’Étienne-Nicolas Méhul sur la scène parisienne tout au long de ce mois de février reste modeste, mais le travail de la troupe des Emportés mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour la qualité des voix, qui justifie à elle seule une petite escapade au « Passage vers les étoiles ».

Crédits photographiques : Représentations de Stratonice par au château de Valençay ©

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