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Vers une reconnaissance grandissante pour Per Nørgård

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Si l’œuvre de Per Nørgård est considérée comme l’une des plus remarquables de notre temps, sa popularité, hors le cercle restreint des mélomanes avertis, demeure encore trop modeste en termes de diffusion, que ce soit au concert ou sur les ondes radiophoniques. Pour y remédier, Resmusica consacre un dossier à ce grand artiste. Pour accéder au dossier complet : Per Nørgård

 

2017-01-24 23_37_18-Imke List (@13musial) _ TwitterAprès notre focus sur ses débuts prometteurs, les décennies suivantes, d’une incessante activité créatrice, allaient voir apparaître les métamorphoses itératives de la musique de dans le cadre d’une existence peu démonstrative.

Avec une infatigable énergie, a structuré son offensive en faveur de la modernité artistique et confirmé son opposition au conservatisme officiel notamment dans le cadre de son enseignement au Conservatoire de Copenhague. Il a quitté cet établissement en 1965 et rejoint l’Académie de musique du Jutland… emmenant avec lui, chose très étonnante et peu courante, une grande partie de ses étudiants ! Au cours des années 60, il a développé ainsi sa technique des « séries infinies » dont le témoignage le plus représentatif et le plus connu est Voyage into the Golden Screen (Voyage dans l’écran d’or) créé en mars 1969. À la même époque, Per travaillait sur une nouvelle musique pour cordes, Constellations, à la limite de la tonalité traditionnelle.

De nombreuses distinctions ont permis de mettre en avant la démarche artistique du compositeur

Sa pièce pour orchestre, Fragment VI, a été retenue au Festival Gaudeaus aux Pays-Bas. L’œuvre a remporté le prix de la meilleure musique étrangère et a élargi sensiblement sa réputation sur le plan international. Cette avancée a gagné en intensité en 1964, lorsqu’il collabora à une musique de ballet inspirée par Le jeune homme à marier d’ (chorégraphie de Flemming Flint). La Radio danoise commandera l’œuvre et la diffusera sur toutes les ondes européennes en 1965. Une belle récompense vint couronner cette période faste avec l’attribution d’une distinction provenant du Ballet danois et du festival de musique.

Sa musique a commencé à être notablement plus connue en Europe et aux États-Unis, mais aussi en Suède, où  il a été engagé comme conférencier invité au Collège Royal de musique de Stockholm. Des partitions sont données au S.I.M.C. (Stockholm International Music Competition) telles que Konstellationer en 1959, Fragment VI en 1964, Iris en 1968 et Voyage into the Golden Screen en 1971. C’est à cette époque qu’il a commencé de nouvelles expérimentations et à élargir ses productions en direction du concert, de la musique de films et des pièces radiophoniques. On peut citer, à titre d’exemple, une pièce orchestrale comme Iris dans laquelle il explore avec brio différentes sonorités. Commandée par l’Orchestre du Théâtre Royal de la capitale, l’œuvre a été créée le 19 mai 1967. Il composera ensuite une pièce assez proche, Luna et se verra attribuer la Médaille Harriet Cohen en 1967 pour sa musique du ballet Tango Chicane.

Marque tangible de son début d’acceptation élargie dans son propre pays, il a l’honneur de recevoir le Prix Anne Marie Nielsen et en 1969. Un second Prix lui sera attribué bien plus tard en 2002. La Radiodiffusion danoise lui passera commande d’une œuvre utilisée en arrière-plan musical pour le test-image de la télévision danoise « Kalendermusick », musique achevée en 1970 et fondée sur les séries infinies, exprimant le déroulement des saisons. La nouveauté de la musique et son éloignement d’un consensus traditionnel attendu heurtèrent de nombreux auditeurs dont les protestations conduisirent à son retrait, quelques mois seulement après la création en mars 1973.

Per Nørgård, symphoniste apprécié par les institutions

Per Nørgård a assuré la présidence de la Société danoise des compositeurs de 1975 à 1982, et celle du Comité des Arts musicaux sous l’égide de la Fondation nationale pour les Arts, entre 1983 et 1986. Fort de cette expérience, l’opéra de Stockholm lui a passé commande : Gilgamesh, un des sommets de son catalogue dont la création en 1973 a été bien accueillie. Déjà, il subit la puissante influence d’un artiste très particulier, Adolf Wölfli, dont la rencontre artistique le marquera profondément. De nombreuses partitions porteront les marques de cette relation, dont la Symphonie n° 4.

Sa Symphonie n° 3 présentée pour la première fois en septembre 1974, a résulté aussi d’une commande officielle, tandis qu’il remportera la même année le prix musical du Conseil nordique pour son opéra Gilgamesh et plus largement pour l’ensemble de sa production musicale. En 1986, une nouvelle commande institutionnelle d’une partition symphonique de la part de la Radio diffusion a débouché sur la Symphonie n° 5 qui verra le jour en décembre 1990 lors d’un concert proposant également des œuvres de Sibelius et de . Belle promotion, flatteuse proximité et remarquable reconnaissance pour le Danois alors âgé de 58 ans.

2017-01-24 23_36_51-Imke List (@13musial) _ Twitter

Malgré les difficultés à faire accepter sa musique, Per Nørgård est devenu un compositeur majeur de notre temps

Au fil des années, son importance en tant que créateur n’a plus été à démontrer. Il jouissait d’une glorieuse réputation même s’il existait encore un rejet marqué de la part des non-progressistes de tous bords. De nouvelles distinctions l’on récompensé comme la Bourse de la famille de l’éditeur danois de musique en 1987 et en Allemagne le Prix Henrik Steffens en 1988. En 1990, les célébrations du 125e anniversaire de la naissance de Carl Nielsen et de Jean Sibelius assurées par la Radio danoise, ont conduit à la programmation de leur cinquième symphonie respective et, honneur suprême, à la création mondiale de la Symphonie n° 5 de Per Nørgård. En 1996, lui a été attribué le Prix musical international à l’occasion de son Concerto pour piano In due tempi. Les retombées médiatiques s’intensifièrent contribuant à accentuer sa renommée, attirant l’attention soudaine des médias et provoquant de nombreux articles dans les journaux non spécialisés.

Les années passant, il a gagné la stature de personnage quasi légendaire et plusieurs de ses partitions sont considérées comme des classiques même si le public a très souvent évité les contacts ou les confrontations avec son art. L’enregistrement discographique s’intéresse maintenant à son catalogue qu’il illustrera plutôt généreusement. En 2000, à l’occasion du changement de millénaire, a été créée au Danemark la Symphonie n° 6. L’œuvre reçut sa première britannique en 2002. La Symphonie n° 7 apparut pour la première fois lors de l’inauguration de la nouvelle salle de concert de la Radio danoise en janvier 2009 et la dernière du cycle à ce jour, la Huitième, a été entendue en création à Helsinki en 2012.

Aujourd’hui, la musique de Per Nørgård traverse les frontières

En juin 2016, un festival de trois jours baptisé « Nørgård à New York », a été organisé à la Maison de la Scandinavie aux États-Unis. À l’honneur, le Danois apprécie la liberté d’esprit des américains, le chant hawaïen et la poésie de Walt Whitman et Allen Ginsberg qu’il utilisera dans Seadrift et Plutonian Ode. De tout temps, ses créations canalisent ses multiples influences extérieures. Les pièces proposées lors de ce festival datent de son séjour en Californie au cours des années 1970. Un orchestre du Queens, The Lost Dog New Music Ensemble, a exécuté Spell avec son utilisation des séries infinies, la symphonie de chambre Night-Symphonies, Day Breaks et Nova Genitura avec la soprano Sarah Joy Miller. Le Momenta Quartet interprétera quant à lui, quatre de ses quatuors à cordes dont Night Descending Like Smoke. On a joué aussi à cette occasion Arcana, Out of the Cradle et Endlessly Rocking.

D’autres distinctions prestigieuses vinrent confirmer la plus large reconnaissance dont il jouit avec l’attribution du Prix Maris-Josée Kravis pour la « nouvelle musique » en 2014. En 2016, il obtient le Prix musical Ernst von Siemens remis à Munich en janvier dernier. Il y a à peine plus d’un an, en janvier 2016, il a reçu le prix Marie-Josée Kravis du New York Philharmonic ; distinction reçue en juin 2014 par le chef d’orchestre américain Alan Gilbert qui, à propos de son collègue danois, a dit : « Ses compositions associent la rigueur intellectuelle avec l’urgence expressive, elles comprennent un large panel de genres… » Il a reçu encore en avril 2016 le prix d’honneur du Carl Prizen attribué par des éditeurs de musique.

Per Nørgård est également un écrivain prolifique ayant publié de nombreux articles en rapport avec la musique, maîtrisant tant les aspects techniques que les analyses philosophiques de ses sujets d’études. Il a écrit le livre Nouveaux aspects des Séries infinies (Nys aspekter i uenlighdsrækken) en collaboration avec Ane Dorthe Roel en 2006. Un documentaire lui a été consacré en 2009, un portrait réalisé par Martin Verdet intitulé Timeless Harvest.

Norgard

Son expression s’est rapprochée un temps d’une certaine individualité de type surréaliste (1995), puis s’est épanouie au profit d’une intensité foisonnante. S’en détachent constamment une élévation spirituelle indéniable et une construction savante en constant renouvellement. Ses pôles de méditation et de pensée paraissent multiples et dénotent une rare curiosité, révélant un authentique penseur et philosophe ouvert à une multitude de sujets dépassant le seul acte créateur. Il en résulte des échanges et des débats abordés avec passion et conviction comme les thèmes de l’éternelle jeunesse, du rajeunissement, du déclin individuel, de la mémoire, de la conscience cosmique, du combat pour la survie et l’existence, de l’adaptation sociale, de l’analyse des comportements, et de l’intelligence sensible… Sans oublier ses propos sur l’écologie et le génie féminin.

Ce positionnement révèle un véritable penseur qui va jusqu’à espérer une sorte de « retour magique » débarrassé de l’artificialité que l’humanité adopte aveuglément. Et lorsqu’il avance que nous sommes tous des « créatures polyphoniques », il laisse entendre, avec une certaine dose d’optimisme, les infinies potentialités de l’être vivant.

Créateur éminent de notre temps, Per Nørgård occupe le sommet de l’art musical danois d’aujourd’hui comme jadis Carl Nielsen. Et, fort heureusement sans doute, son art ne ressemble en rien à celui de l’auteur de l’Inextinguible. Son savoir-faire, enrichi du passé, s’avère ostensiblement tourné vers une expression individuelle, un langage très singulier et impérissable car indifférent au suivisme des modes fades et éphémères. Sa musique véhicule à la fois son originalité et sa profondeur créatrice. A propos de son œuvre, le compositeur reconnaît lui-même que sa « musique est souvent très complexe », et de préciser que « la musique est la chose primordiale pour moi, c’est ce en quoi je crois – et quand plus tard j’ai découvert ce à quoi ressemble l’existence, j’ai tenté de l’exprimer par une grande variété de moyens. »

Très probablement, Per Nørgård aura subi une évolution des mentalités survenue après la Deuxième Guerre mondiale, participant à une libération des mœurs, à un rejet des normes  culturelles, psychologiques, sociales et politiques passées, et une avancée vers un futur encore à peine esquissé. Un nouvel état d’esprit déstructuré au regard des règles anciennes s’est installé et, comme après chaque grande catastrophe, a libéré une puissante volonté d’émancipation et d’expérimentation. Au cours de sa vie que nous venons d’esquisser à très grands traits, Nørgård a inventé une musique souvent énigmatique, aux mille facettes. Parfois presque naïve, parfois franchement visionnaire, d’une excentricité débridée, n’abandonnant jamais une grande sensibilité, reflet parfois déconcertant de son époque, sa position unique dans l’Histoire de la musique occidentale ne laisse planer aucun doute.

Crédits photographiques : Per Nørgård à Copenhague en octobre 2015 © Manu Théobald/EvS Musikstiftung – Per Nørgård © Manu Théobald

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