Le Fantasio tendre et enchanteur de l’Opéra-Comique

La Scène, Opéra

Paris. Théâtre du Châtelet. 12-II-2017. Jacques Offenbach (1819-1880) : Fantasio, opéra-comique en trois actes sur un livret de Paul de Musset. Mise en scène : Thomas Jolly. Décorateurs : Thibaut Fack. Costumes : Sylvette Dequest. Lumières : Antoine Travert et Philippe Berthomé. Avec : Marianne Crebassa, Fantasio ; Franck Leguérinel, le roi de Bavière ; Marie-Eve Munger, la princesse Elsbeth ; Jean-Sébastien Bou, le prince de Mantoue ; Loïc Félix, Marinoni ; Alix Le Saux, Flamel ; Philippe Estèphe, Sparck ; Enguerrand de Hys, Facio ; Kévin Amiel, Max ; Flannan Obé, Hartmann ; Bruno Bayeux, Rutten, le tailleur, le garde suisse. Chœur Ensemble Aedes (chef de chœur : Mathieu Romano), Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Laurent Campellone.

Des travaux retardés ? Peu importe puisque pour le lancement de la nouvelle saison de l’, le public avait rendez-vous au Théâtre du Châtelet afin d’assister à la première représentation de Fantasio. Dans un univers sombre tout autant que féérique, menée d’une main de maître par et , cette nouvelle production révèle une musique bien moins fantasque que celle à laquelle nous a accoutumé le brillant amuseur du XIXe siècle qu’était .

Retiré de l’affiche de l’ il y a 145 ans après seulement dix représentations, sa partition disparue en partie dans l’incendie de cette même maison en 1887 : cet ouvrage n’est connu du spectateur d’aujourd’hui que par bribes et à travers Les Contes d’Hoffmann dont le compositeur réutilise quelques passages. La partition de Fantasio, reconstituée en 2013, dévoile en vérité une pièce bien atypique dans le catalogue du musicien. Offenbach met ici en scène un bouffon du roi qui, malgré sa fonction, ne fait pas vraiment rire aux éclats. Après Orphée aux enfers à Nancy en janvier dernier et Barbe-Bleue à Nantes, s’attèle à une autre facette du compositeur en défendant une musique raffinée, délicate voire un brin nostalgique. L’élégance des attaques, la douceur des mouvements et les nuances maîtrisées de l’ savent en déployer toutes les délicieuses saveurs, entre joie et mélancolie.

Le travail d’orfèvre du chef d’orchestre et du metteur en scène sur chaque mot, chanté ou parlé, permet de maintenir le public en alerte, à chaque instant. Outre l’excellente diction des interprètes, le jeu d’acteurs est particulièrement abouti, même si la déclamation de donne l’impression d’une rythmique un peu répétitive. Largement convaincante dans la peau de la princesse Elsbeth, la soprano colorature déploie une virtuosité sans pareil, une brillance de timbre exaltante, des aigus clairs mais quelque peu métalliques, et un sens de l’ornementation mesuré. L’intérêt de pour les rôles de travestis confiés à une mezzo-soprano, comme le prouve son dernier disque Oh Boy, lui permet d’assumer un Fantasio nonchalant, transformé en un bouffon noir et mirifique, parfois surnaturel tel un farfadet tout droit sorti d’un conte. Son timbre chaud et velouté, son chant empreint de nombreux vibratos sans liant ni staccatos excessifs, son médium doux et ses aigus légers, ne font pas d’ombre à son jeu d’actrice sûr et haut en couleur. Avec cette prestation scénique, la jeune lauréate des dernières Victoires de la musique classique s’élève indéniablement au rang d’actrice.

est, quant à lui, largement applaudi pour son incarnation du prince de Mantoue. Il est vrai qu’il est plus facile de conquérir le cœur du public en assurant le seul duo comique avec son fidèle aide de camp Marinoni, interprété par . En échangeant leur costume pour connaître les élans amoureux d’Elsbeth, tout en continuant d’agir selon leur positionnement initial respectif, les situations pittoresques dans lesquelles les deux compères s’engouffrent, permettent d’apprécier un jeu pleinement assumé à travers des voix puissantes et lumineuses toujours au service du texte. Les seconds rôles ne sont pas en reste avec le charismatique en roi de Bavière, la facétieuse Flamel en la personne d’, alors que les impertinents (quelle moustache !), Flannan Obé et Kévin Amiel proposent un spectacle dans le spectacle grâce à leur truculente « chanson des fous. » Seul un certain manque de projection de peut être relevé, bien que son personnage de Sparck soit doté de beaux moments lyriques où l’interprète a l’occasion de déployer tout son talent.

Malgré son peu d’expérience à l’opéra, certainement plus à l’aise pour mettre en avant le talent de Musset (pas de Paul, mais d’Alfred !) qui transpire dans un livret remanié par ses soins, paraît avoir tout cerné de la démarche singulière d’Offenbach. De l’ombre à la lumière, le parcours initiatique du jeune Fantasio tout comme l’intrigue de cet opéra, sont sublimés par le regard juste de l’artiste. L’espace est structuré par des éléments mobiles, déplacés par des techniciens déguisés en grooms macabres, qui allient judicieusement les différentes scènes de l’œuvre et donnent du mouvement et des possibilités scéniques enrichissantes, notamment lors de la visite d’Elsbeth dans la prison de Fantasio où les barreaux de la geôle tournent tels un manège pour enfants. Ne voir seulement que l’univers fantastique des Noces funèbres d’un célèbre cinéaste américain à travers les sublimes costumes de Sylvie Dequest de couleurs sombres, les teints blafards des protagonistes et la robe blanche d’Elsbeth tricotée par les élèves de l’école de la Maille, ce serait passer à côté de la réflexion minutieuse de l’équipe artistique et de sa contextualisation historique de l’œuvre. Thomas Jolly nous avait d’ailleurs divulgué dans un récent entretien, les clefs de lecture de son travail et de sa vision toute personnelle de Fantasio.

FANTASIOLa scénographie tourne donc autour des grandes découvertes et des grandes transformations à l’époque de la création de l’œuvre : l’industrialisation et la mécanique (les échafaudages mouvants),  la botanique (une tulipe bleue ou rouge ?), l’avènement de l’électricité (250 ampoules sont allumées par Sparck dont 2 ou 3 explosent durant la représentation), la photographie (les décors en arrière-plan tout comme les apparitions de Fantasio en bouffon sont dévoilés par le biais de l’objectif d’un appareil photo)… Même le chœur Aedes s’inscrit pleinement dans cette démarche en mimant à plusieurs reprises des automates. Le peuple, personnage à part entière, se révèle très mobile, les déplacements faisant probablement perdre l’ampleur sonore du chœur lors de ses interventions. Les choristes agrémentent judicieusement certains tableaux, parfois avec humour (le cuisinier poursuivi par sa femme), parfois par une touche de couleur (la prostituée en rouge dans un univers exclusivement gris), toujours avec mesure et bien à propos.

Thomas Jolly est un homme de théâtre. Avec Fantasio, il se révèle également être un homme de théâtre lyrique, sa direction d’acteurs intégrant régulièrement et naturellement les effets musicaux de la fosse : le tintement des chopes de bière de Facio, Hartmann et Max s’exécute au rythme de la musique, tout comme le geste des couturières qui œuvrent sur le voile de la future mariée alors que Fantasio descend en trombe l’escalier sur une descente chromatique de l’orchestre. Cette nouvelle production correspond à la découverte d’une œuvre ancienne oubliée, mais elle est aussi la conquête d’un jeune metteur en scène talentueux.

Crédits photographiques : Fantasio () et Elsbeth () – Fantasio (Marianne Crebassa) et le chœur Aedes – Le Prince de Mantoue (), Fantasio (Marianne Crebassa), Marinoni (), le roi de Bavière (), Elsbeth () © Pierre Grosbois

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