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Mais pourquoi avoir oublié Méhul ?

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Même si le Palazzetto Bru Zane fête dignement depuis janvier le bicentenaire de la mort d’Étienne-Nicolas Méhul, cet évènement semble avoir été quelque peu oublié des maisons d’opéra.

Pour honorer comme il se doit celui que nous considérons comme le plus grand compositeur d’opéra en France durant la Révolution française, ResMusica a choisi de consacrer un dossier à l’opéra de cette période, étude qui mettra en exergue le rôle essentiel tenu par cet artiste, injustement déclassé au fur et à mesure des siècles passés. Assez peu travaillées par les musicologues et n’ayant pas passé la barrière du temps, ce sont des œuvres lyriques débordantes de fougue et d’inventivité que nous dépoussiérerons tout au long de ces quelques mois. Pour accéder au dossier complet : Bicentenaire Méhul

 

1280px-MéhulSymphoniste accompli, c’est pourtant sur la scène lyrique qu’ connaît ses plus grands succès entre la période révolutionnaire française et le Premier Empire, avec pas moins de trente-cinq ouvrages dans son catalogue. Plus grand compositeur à succès de son temps, membre de l’Académie des Beaux-Arts, médaillé de la toute première promotion de la Légion d’honneur, fondateur du Conservatoire de Paris (l’un des événements les plus déterminants de l’Histoire de la musique française), membre de la Loge Olympique qui a revu le jour depuis peu grâce à Julien Chauvin… Mais pourquoi en 2017, le nom de Méhul n’évoque-t-il plus que Le Chant du départ ?

a eu droit à son gala il y a quelques jours. Étiez-vous au courant ? Mais attention : ni à Paris, ni à Givet (sa ville natale)… mais à Londres. Oh my God ! Ne nous offusquons pas du lieu de cette initiative du mais soyons en plutôt reconnaissant car, sans le Centre de musique romantique française, le bicentenaire de la mort de ce compositeur serait bien passé à la trappe. Quelques troupes spécialisées dans ce répertoire se sont bien penchées sur la question. En vérité, seulement deux comptent à l’appel : Les Emportés avec Stratonice (leur nom s’inspire d’ailleurs d’un opéra-comique du compositeur) et avec Le Jeune Sage et le Vieux fou et Salut & fraternité du côté de Reims. Initiatives enthousiasmantes mais moyens modestes. Étienne-Nicolas Méhul mérite-t-il vraiment cette indifférence des grandes maisons d’opéra ?

L’idée bien trop répandue qu’entre la mort de Rameau (1764) et la création de la Symphonie Fantastique de Berlioz (1830), rien ne se soit passé en France est fausse. Peut-être parce que le genre de l’opéra-comique dont la place est prépondérante dans le paysage musical de l’époque n’est pas considéré comme un genre suffisamment « noble » ? Peut-être parce que perçu par beaucoup comme un genre « mineur », il n’aurait pas sa place dans les grands théâtres ? Détrompez-vous ! En vérité, l’opéra-comique permit aux compositeurs de cette période d’effectuer de nombreuses expérimentations. Au sein de cette évolution artistique, l’autorité et le talent d’Étienne-Nicolas Méhul auront été considérables.

Oublié de l’Académie Royale de Musique, c’est à l’Opéra-Comique, le plus souvent auprès du librettiste , que Méhul présente ses plus belles créations lyriques : « Il était né pour les choses vigoureuses, pour les larges effets de scène ; c’était donc l’Opéra qui lui convenait, et il ne put se faire ouvrir que les portes de l’Opéra-Comique. » (Edouard Fétis, Revue et gazette musicale de Paris, 17 février 1850)

Artiste, une position difficile en France à la fin du XVIIIe siècle

« L’esprit de votre opéra n’est pas républicain ; le mot liberté ! n’y est pas prononcé une seule fois. Il faut mettre votre opéra en harmonie avec nos institutions. » Le citoyen Baudrais avait tranché ! Soumis à l’approbation du pouvoir en place, le drame lyrique en trois actes Mélidore et Phrosine devra être retouché par ses auteurs, Méhul et , avant sa première représentation à la salle Favart le 6 mai 1794.

Le théâtre était effectivement devenu une tribune politique et l’opéra se voulait « formateur. » Les artistes avaient en effet comme objectif d’« instruire » le public et de le rassembler autour de valeurs communes acceptées et reconnues. La Révolution française a fait naître de grandes passions démocratiques, celles de la liberté, de l’égalité, de la justice et de la patrie, que l’on retrouve largement dans les œuvres lyriques de l’époque.

De même, le spectateur est pleinement acteur d’un opéra en exerçant un pouvoir parfois souverain dans les salles, n’hésitant pas à faire connaître, souvent de manière virulente, son accord ou son désappointement. C’était principalement le parterre qui s’arrogeait le droit de suspendre une représentation. Régulièrement, les spectateurs interrompaient l’orchestre pour qu’il joue à la place de la programmation annoncée, des hymnes patriotiques, parfois même sous la menace des piques.

C’est dans ce climat houleux que Méhul soumit à l’Académie de musique son opéra en 3 actes Adrien, empereur de Rome, inspiré d’Adriano in Siria de Métastase. Le livret d’Hoffman évoquait la victoire de l’empereur romain Adrien sur Cosroès, le roi des Parthes. Inadmissible pour le peuple que de participer, même de manière fictive, à la victoire d’un empereur accompagné d’un cortège chantant « Règne, César, et que ton front auguste / S’accoutume au laurier sacré » alors que du côté de l’Autriche, le frère de Marie-Antoinette, l’empereur Léopold II, venait d’être enterré. L’œuvre fut abandonnée malgré le talent musical dont Méhul a fait preuve dans cet ouvrage.

Mais la fin de l’Ancien Régime, c’est aussi une rivalité acharnée entre les théâtres (et les artistes !) jusqu’au point même de s’emprunter les sujets de leurs œuvres lyriques. Ainsi, l’ancien Théâtre de Monsieur connaît un succès considérable avec La Caverne de le 15 février 1793, concurrencée dès le 4 décembre 1795 par La Caverne de Méhul et qui ne connaissent pas le même triomphe. Une autre « caverne » est également montée en 1793, Encore une caverne ou le brigand vertueux, que seule une critique du Journal des spectacles retrace, partition et livret n’ayant pas été retrouvés à ce jour.

2Un maître dans l’art des combinaisons instrumentales

Dès son premier opéra Euphrosine ou le Tyran corrigé, créé le 4 septembre 1790 à la salle Favart, Étienne-Nicolas Méhul marqua les esprits de ses contemporains en dévoilant une musique d’une singulière puissance expressive. De ses contemporains, mais pas seulement. voyait dans cette œuvre « à la fois de la grâce, de la finesse, de l’éclat, beaucoup de mouvement dramatique, et des explosions de passion d’une violence et d’une vérité effrayantes. » Conquis par les doctrines de Gluck, qui face à André Ernest Modeste Grétry cherchait à simplifier les livrets d’opéra et à mettre la musique au service de la poésie, Méhul faisait franchir un pas immense à l’opéra-comique en proposant une musique plus réaliste des passions humaines et des sentiments de l’âme.

Dans ce livret d’Hoffman en quatre actes et en vers, le tyran Coradin, « dompté » par la belle Euphrosine, se marie avec elle malgré la jalousie de sa rivale, la Comtesse d’Arles. Le duo de la jalousie à la cinquième scène de l’acte II, a agité Grétry « pendant toute sa durée : l’explosion, qui est à la fin, semble ouvrir le crâne des spectateurs avec la voûte du théâtre. » Pour cet effet, le déchainement final est effectivement agrémenté par l’utilisation de cors ouverts, procédé évoqué dans le Grand Traité d’instrumentation et d’orchestration de Berlioz.

Malgré l’échec retentissant de son opéra-comique en 2 actes et en prose inspiré d’un épisode la vie du roi Henri IV, Le Jeune Henri, le librettiste se faisant copieusement siffler en raison d’un texte sans « aucune intrigue, aucune action, point d’intérêt » (Courrier des spectacles, 2 mai 1797), l’ouverture de Méhul remporta un succès immédiat qui perdurera tout au long du XIXe siècle. Conçue dans un esprit narratif, cette partition est, comme la plupart des ouvertures de l’artiste, un mouvement symphonique qui se suffit à lui-même. Entre le coloris poétique des thèmes de la première partie du morceau qui dépeignent le lever du jour, et la sonnerie des cors qui se répondent avec l’idée brillante, novatrice et pittoresque de les placer aux différentes extrémités de l’orchestre, tout cela produit un très grand effet auprès des auditeurs.

Dans son Grand Traité d’instrumentation et d’orchestration, Berlioz, pour défendre l’utilisation de l’alto, donne comme exemple l’opéra en un acte Uthal, véritable opéra romantique de Méhul : « le son de ses cordes graves a un mordant particulier, ses notes aiguës brillent par leur accent tristement passionné, et son timbre en général d’une mélancolie profonde, diffère de celui des autres instruments à archet. […] Spontini, le premier, eut l’idée de confier [aux altos] la mélodie en quelques endroits de ses admirables prières de La Vestale. Méhul, séduit par la sympathie qui existe entre le son des altos et le caractère rêveur de la poésie ossianique, voulut s’en servir constamment et à l’exclusion des violons dans son opéra d’Uthal. Il en résulta, disent les critiques du temps, une insupportable monotonie qui nuisit au succès de l’ouvrage. Ce fut à ce sujet que Grétry s’écria : « Je donnerais un louis pour entendre une chanterelle ! »

Par un emploi très nouveau d’instruments peu usités jusqu’alors, Étienne-Nicolas Méhul inspira dont on connaît le traitement de l’alto dans sa Symphonie Harold en Italie ainsi que dans son opéra de 1821 Der Freischütz, considéré aujourd’hui comme l’un des premiers opéras romantiques.

3Étienne-Nicolas Méhul, le premier romantique français

Pour le plus grand chef-d’œuvre de Méhul, Joseph, drame en trois actes mêlé de chant sur un livret en prose d’Alexandre Duval (1807), Weber évoquait « une fresque musicale, d’une tonalité un peu grise, mais dont le sentiment, le pathétique et la pureté des lignes défient toute comparaison. Pour relever tous les mérites de ce magnifique poème musical, il faudrait des volumes. »

Les changements d’harmonies dans Mélidore et Phrosine déroutèrent pourtant Luigi Cherubini, autre compositeur d’opéra à succès de cette période, pour qui « ces brusques transitions étaient trop étrangères au ton principal du morceau » et « devenaient parfois incohérentes et dures. » Pour autant, les œuvres lyriques de Méhul trouvent un large auditoire et sont souvent l’objet d’une grande admiration auprès des professionnels et notamment des critiques. Le Journal de Paris, pour évoquer Ariodant, l’une des œuvres favorites du compositeur, parle d’un « chef-d’œuvre de la scène lyrique ; alternativement forte et gracieuse, tendre et sublime, savante et mélodieuse, et constamment originale, elle électrise toutes les âmes. »

Sur le livret en vers de Jacques-Benjamin de Saint-Victor, en cherchant à conserver la couleur de la poésie ossianique, Méhul a composé un opéra dans le style véritablement romantique en créant Uthal le 17 mai 1806 à l’Opéra-Comique. Le compositeur innove considérablement dans cette partition par une couleur instrumentale inédite en supprimant les violons pour les remplacer par deux parties d’alto et en composant l’orchestre de violoncelles, contrebasses, flûtes, hautbois, clarinettes, deux cors en fa, deux cors en ut (la formation à quatre cors étant l’une de ses formations privilégiées), les bassons et la harpe.

À son enterrement au cimetière du Père Lachaise, l’archéologue Antoine Quatremère de Quincy, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, fait l’éloge de Méhul en ces termes : « C’est à ceux qui ont pu apprécier le beau quatuor de Stratonice, le duo de la jalousie dans Euphrosine, l’ouverture du Jeune Henri, à nous faire remarquer dans ces compositions le rare accord des dons brillants du génie instrumental avec le charme et l’esprit du chant, la finesse du sentiment et la verve de l’imagination, et cette vivacité de couleur, dont l’effet n’exclut pas la naïveté d’un dessin sage et gracieux… » Toujours adaptée à la situation dramatique, la musique de Méhul se compose des procédés les plus simples pour d’étonnants effets… qui méritent d’être redécouverts.

Crédits photographiques : Étienne-Nicolas Méhul, lithographie de Senefelder d’après F.C. © Gallica – Jean Elleviou dans « L’Irato » de Méhul © Gallica – Souvenir de l’inauguration de la statue de Méhul, Givet, 2 octobre 1892, lithographie de J. Justinart © Gallica

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