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Le festival Présences 2017 fête la compositrice Kaija Saariaho

Festivals, La Scène, Musique symphonique

Paris. Festival Présences 2017. Auditorium de la Maison de la Radio. 10-II-2017. Kaija Saariaho (née en 1952) : Graal Théâtre pour violon et orchestre ; Adriana Songs pour mezzo-soprano et orchestre, sur un texte d’Amin Maalouf ; Raphaël Cendo (né en 1975) : Denkklänge pour orchestre. Nora Gubisch, mezzo-soprano ; Jennifer Koh, violon ; Orchestre Philharmonique de Radio France ; direction : Dima Slobodeniouk.

KaijaPrésences 2017, le festival de la création de Radio France, renoue avec le portrait de compositeur et met à l’honneur l’immense compositrice Kaija Saariaho, artiste finlandaise installée à Paris depuis 1982.

Avec dix-huit concerts (du 10 au 19 février) et 31 premières mondiales, la programmation très prometteuse imaginée par Bruno Berenguer et son équipe sollicite toutes les ressources (orchestres, chœur, maîtrise, orgue, GRM…) de la « Maison ronde », et invite de surcroît bon nombre de phalanges et solistes internationaux. La baguette exceptionnelle du chef russe hisse le concert d’ouverture au niveau de l’excellence. À l’affiche, deux œuvres d’envergure de , et une commande du festival passée à .

Aux côtés d’un « Philhar » en grande forme, c’est la jeune et fougueuse violoniste américaine qui est sur le devant de la scène dans Graal Théâtre (1994), un concerto relativement peu connu, mais non moins emblématique du travail de Saariaho, et dont le titre est emprunté au roman de . L’esprit, ici, n’est pas concertant : à la faveur d’une pensée essentiellement harmonique, c’est la violoniste qui engendre et façonne la matière sonore, répercutée et irradiée ensuite par la masse orchestrale. L’énergie du geste et du son de la soliste, réamorcée par de courtes cadences aussi efficaces que virtuoses, suscite les déploiements somptueux du spectre sonore laissant ou non pénétrer la lumière. On est subjugué par la maîtrise orchestrale, la palette des couleurs et le soin du détail ; et la partition est encore magnifiée par la conduite éminemment souple et précise de , qui marche sur les brisées de son maître Esa-Pekka Salonen.

La chair nue de l’émotion

« Penser les sons et penser par les sons » : c’est ainsi que , berlinois d’adoption, traduit le titre de sa nouvelle œuvre Denkklänge donnée en création mondiale. Piano préparé, archet cranté, cartes plastiques façon plectre pour les cordes, matières frottées, granulations, crissements chez les percussions… Autant d’accessoires et de qualités bruitées que le compositeur de la saturation intègre depuis fort longtemps à son univers, pour écrire le timbre avec l’énergie du geste instrumental délibérément sollicité à l’excès. Mais jamais encore il n’avait obtenu au sein de l’orchestre un tel raffinement de l’écriture, ni cette virtuosité du mouvement qui sculpte les formes et articule les trajectoires. Son travail d’orfèvre sur la masse des cordes crée un espace qui ondoie, frissonne, susurre même, car « énergie » n’est pas seulement synonyme de démonstrations bruyantes, dans une œuvre qui ménage de larges sas de silence. Inoubliable est le show « yodlisant » du tubiste, le bouillonnant , entrant en scène tel un personnage de théâtre . Inhabituelle également dans l’univers cendien des « décombres » (pour reprendre le titre d’une de ses pièces), cette onde résonnante et hypnotique des bols chinois, plus proche du lâcher-prise que de la destruction. On l’a compris, Cendo nous mène de surprise en surprise pendant toute la durée de sa pièce, et nous subjugue par l’élan d’un imaginaire sonore dont il parvient à rendre toutes les fulgurances. Il faut saluer ici l’investissement d’un orchestre merveilleusement réactif sous le geste ductile de Dima Slobodeniouk.

nora gubischBBen_100204_7501_b2Adriana Songs pour mezzo-soprano et orchestre, donné après l’entracte en création française, invite aux côtés de l’Orchestre Philharmonique. Cette œuvre de Saariaho a été écrite dans la foulée de son second opéra, Adriana Mater, pérennisant sa collaboration avec le librettiste . En quatre mouvements, la pièce prévoit, avant la dernière partie chantée, une page d’orchestre considérable (Rages) que traverse un courant dramatique, voire tellurique, dans des couleurs sombres et un souffle puissant. Quant à l’histoire d’Adriana Mater, c’est celle d’une jeune femme dans un pays en guerre, violée par un soldat. Enceinte, elle refuse d’avorter et donne naissance à un fils, Yonas. « Sera-t-il Caïn ou Abel ? » se demande-t-elle. Devenu grand, Yonas promet de tuer son géniteur, mais ne se résout pas à le faire. Les trois « chants d’Adriana », Jardin d’automne, Je sens deux cœurs et La vie retrouvée condensent l’histoire, les interrogations de la jeune mère, et sa vie transfigurée : « Nous ne sommes pas vengés, mais nous sommes sauvés ». La voix ample et chaleureuse de sert l’envergure expressive d’un texte toujours très compréhensible. L’orchestre luxuriant est au service de la dramaturgie, entre sensualité des textures et violence des déferlements. Pénétrantes et épurées, les dernières mesures de la partition, dans la transparence et le scintillement, laissent advenir la chair nue de l’émotion.

Crédits photographiques : © Andrew Campel ; Nora Gubisch © Brian Benson.

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