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Les trois cycles de Schubert au TCE, par Goerne et Ove Andsnes

La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 6, 8 et 10-II-2017. Franz Schubert (1797-1828) : La Belle meunière D795 ; Le Voyage d’hiver D911 ; Le Chant du cygne D957. Matthias Goerne, baryton ; Leif Ove Andsnes, piano.

Matthias Goerne © 2008 Marco BorggreveAu cours de trois rendez-vous, a interprété avec conviction les trois cycles de lieder de Schubert, magnifiquement accompagné par .

En réalité, ces cycles ont été contés autant que chantés. Par sa présence et sa gestuelle, autant que par sa voix, Goerne met en scène un drame. Sa diction, parfois proche du langage parlé, accentue l’impression de narration. Les textes de Müller (La Belle meunière, Le Voyage d’hiver), Rellstab et Heine (Le Chant du cygne) sont ainsi restitués avec un naturel peu commun, qui favorise l’identification du public.

De La Belle meunière, on retient notamment Vers où ?, tenaillé par le doute, mais traversé par un élan communicatif. Dans La Couleur aimée, litanie soutenue par les notes répétées du piano, Goerne introduit une intensité croissante qui culmine jusqu’à devenir poignante. Il fait également honneur à la complainte du « meunier et du ruisseau » (Der Müller und der Bach), distillant des instants d’espoir, vite balayés par le retour du mode mineur. Mais c’est dans le dernier lied, la Berceuse du ruisseau, que Goerne se montre le plus bouleversant. Cette émotion, le public la doit tout autant à Ove Andsnes, qui nous installe dans une somptueuse ligne d’accompagnement, égrenée comme un écho, l’ombre du récit qui vient d’être livré. C’est sur ces tranquilles accords que Goerne nous souhaite « Bonne nuit, bonne nuit ; jusqu’au dernier jour, Endors-toi sur ta peine, endors-toi sur ta joie ».

Le Voyage d’hiver est une réussite sur le plan dramaturgique : Goerne et Ove Andsnes nous peignent véritablement leur personnage, en proie à toutes les désillusions. La Girouette est l’occasion d’admirer la correspondance entre le pianiste et le baryton, qui ont la même véhémence, le même ressort nerveux dans l’expression. Schubert réservant une place tout à fait à part au piano, Ove Andsnes est autant engagé narrativement que Goerne ; ainsi dans Engourdissement, où le grondement du piano est au moins aussi éloquent que les exclamations inquiètes du baryton. Chez ce dernier, on apprécie notamment ses amplifications soudaines, parfaitement maîtrisées, dont il nous gratifie par exemple dans son Inondation, qui s’infiltre en nous d’abord insidieusement puis nous submerge brusquement, avant de refluer, puis de rejaillir à nouveau avec force. Ce ressac permanent de la voix, cette capacité à passer du murmure, presque imperceptible, au rugissement, de l’ombre à la lumière, Goerne la possède au plus haut point et c’est là que réside son grand talent. Il excelle ainsi à raconter des historiettes, aidé en cela par Ove Andsnes, dont la brève introduction au piano suscite toujours en nous une impression prospective de départ qui nous renseigne aussitôt sur la teneur du chant qui va suivre.

Dans Le Chant du cygne, Goerne réussit encore quelques magnifiques amplifications, d’une puissance étonnante (Répit, Atlas). Il charme et inquiète dans Automne, ballade enfiévrée sur les ravages du temps, où toute l’amplitude de sa voix se déploie. Le cycle s’achève sur le récitatif halluciné du Double : tandis qu’Ove Andsnes sonne le glas, Goerne se livre mezzo voce à une incantation de plus en plus accentuée, jusqu’à faire apparaître, au paroxysme de la tension, la silhouette fantomatique de ce « double », qui toute sa vie obséda Schubert.

Les deux complices offrent en bis Le Pigeon voyageur, judicieusement détaché du cahier principal : en effet, comment enchaîner cette ravissante comptine immédiatement après le sépulcral Double ? Ainsi isolé, on savoure d’autant plus cet ultime lied, d’un charme profond et qui résume, par l’évocation finale de la nostalgie du poète, le sentiment dominant de ces trois belles soirées.

Crédits photographiques : © Marco Borggreve

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