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Sonates en tout genre sous les doigts de Marc-André Hamelin

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Lyon. Auditorium Maurice Ravel. 15-II-2017. Joseph Haydn (1732-1809) : Sonate pour piano n° 58 en ut majeur Hob.XVI : 48. Samouïl Feinberg (1890-1962) : Sonate pour piano n°1 en la majeur op.1 ; Sonate pour piano n° 2 en la mineur op.2. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 23 en fa mineur op.57 « Appassionata ». Alexandre Scriabine (1871-1915) : Sonate pour piano n° 7 op.64 « Messe blanche ». Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur op.35. Marc-André Hamelin, piano.

MAHamelinInvité de la série des « Grands interprètes » de l’Auditorium de Lyon, le pianiste canadien offre l’étonnant aperçu de sa personnalité musicale.

Le programme que a choisi pour son récital se présente comme une longue litanie de sonates, disposées selon un ordre astucieux : la frise du temps et des paternités créatrices semble avoir été comme repliée en deux, pour converger vers le pianiste des pianistes, Chopin, dont le pianiste a récemment enregistré quelques œuvres.

Fort d’une virtuosité au-dessus de tout soupçon, Marc-André Hamelin s’est fait par ailleurs une spécialité de redécouvrir des compositeurs obscurs et délaissés, principalement parmi ceux qui exigent plus de la dextérité de leurs interprètes que de la puissance de leur propre invention. Moritz Moszkowski, dont une valse nous est offerte en bis, est sans conteste de ceux-là ; mais autrement plus attachant est le russe , passé à la postérité pour ses interprétations de Scriabine, dont il fut l’admirateur et l’un des héritiers spirituels. Son propre catalogue d’œuvres est tombé dans l’oubli, mais les deux premiers numéros qu’en extrait Hamelin semblent brosser le portrait d’un compositeur aux accents raffinés et sincères. Dans cette musique de textures, presque vaporeuse ainsi nimbée d’une gaze de petites notes, le pianiste fait surgir des thèmes aux courbes anxieuses, auxquels l’oreille peut s’attacher ; il souligne habilement aussi les quelques moments d’apaisement et de stabilisation harmonique, sans lesquels deviendrait indigeste ce langage musical, où l’intervalle de triton règne en maître. Le pari Feinberg, ce soir, est une réussite : on gardera de ces deux courtes sonates le souvenir d’une musique digne d’être exhumée, si c’est pour être aussi bien servie.

La virtuosité au risque de la nonchalance

Dans les pages plus classiques du répertoire, Hamelin intéresse tout autant. La Sonate de Haydn introductive a pu paraître monochrome, jouée de façon trop distanciée, mais dans l’Appassionata, le souffle de l’inspiration est reconnaissable. De façon fort pertinente, le pianiste privilégie le geste à la mélodie, le grand angle au gros plan : le thème du premier mouvement se fait rugissement d’accords, ou celui du finale, cavalcade inquiète. La dramaturgie de la sonate semble de la sorte obéir à un décret supérieur, ou à une intérieure nécessité ; et c’est au prix parfois, reconnaissons-le, d’un manque de finition ou d’une brutalité, manifestées par des à-coups, des accents trop rudes. L’Andante central, à ce titre, rassure quelque peu, et l’on y admire cette fois un vrai soin du détail, surtout dans la première variation du thème, où Beethoven a traîtreusement multiplié les soupirs : intelligemment fidèle au texte, le pianiste trouve une qualité de timbre qui ne nuit nullement à la continuité de la ligne mélodique.

Le Scriabine et le Chopin qui suivent laissent des impressions comparables : l’élégance la plus fine, dans les nuances ou le toucher, doivent soudain cohabiter avec des manies discutables, où l’on sent que le pianiste se laisse entraîner par excès de facilité. Le début du mouvement introductif de la sonate de Chopin se trouve à-demi gâté par un tempo précipité, alors même que le volet central du scherzo, la marche funèbre elle-même, ou le finale tout en nappes sonores ondoyantes sont de la meilleure facture. Mais on finit toutefois par s’attacher même aux quelques aspérités de l’art de Marc-André Hamelin, puisqu’elles nous valent, par contraste, un tempérament musical vraiment original.

Crédits photographiques : © Fran Kaufman

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