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Deux concerts d’exception consacrent la 27e édition de Présences

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris . Maison de La Radio. 19-II-2017. Festival Présences.
Studio 105 16h : Kaija Saariaho (née en 1952) : Près pour violoncelle et électronique ; Nymphéa (jardin secret III) pour quatuor à cordes et électronique ; Sebastian Rivas (né en 1975) : Tribology, études de frictions, usures et lubrifications (Quatuor n°2) (CM) ; Jean-Luc Hervé (né en 1960) : En découverte pour deux violons et électronique. Quatuor META4 : Antti Tikkanen, Minna Pensola violons ; Atte Kilpeläinen, alto ; Tomas Djupsjöbacka, violoncelle ; Xavier Chabot, Jean-Baptiste Barrière, Benjamin Levy, régie informatique musicale IRCAM.
Auditorium 18h : Kaija Saariaho (née en 1952) : Cloud Trio pour violon, alto, violoncelle ; Jeremias Iturra (né en 1983) : Reverse Tracking Shot pour ensemble (CM ) ; Luis-Fernando Rizo-Salom (1971-2013) : Quatre pantomimes pour six pour ensemble ; Jérôme Combier (né en 1971) : Die finsteren Gewässer der Zeit pour ensemble (CM ) ; Gérard Grisey (1946-1998) : Talea pour ensemble. Ensemble Court-Circuit ; direction : Jean Deroyer.

kaija saariahoVingt-six œuvres de auront été entendues durant cette édition 2017 du festival Présences qui s’achève par deux superbes concerts d’ensemble. S’affichent trois œuvres de la compositrice finlandaise côtoyant la musique en création de la jeune génération ainsi que celle de figures qui ont compté dans sa carrière, tel dont l’ donne une version d’anthologie de Talea.

Paysages sonores et Métaphore

Au studio 105, d’abord, avec les forces de l’IRCAM, le jeune et brillantissime quatuor finlandais (Metaphore), familier de l’œuvre de Saariaho, est invité sur le plateau. C’est le violoncelliste du quatuor – épatant – qui débute le concert avec Près pour violoncelle et électronique de Saariaho. Empruntant son titre à Saint-John Perse, la compositrice invoque l’image de la mer et du mouvement des vagues. La partie électronique fixée sur support est déclenchée, via une pédale, par l’interprète. Le geste instrumental explore le champ sonore, vibratoire et résonnant de l’instrument auquel l’électronique donne une profondeur et une aura démultipliées : « J’ai en moi cette passion qui me force à pénétrer le son jusqu’en son cœur, cette substantifique moelle que je désire remanier » (Le passage des frontières p.38), un credo artistique qui éclaire toute la démarche de la compositrice. L’investissement du violoncelliste et la ductilité de son archet sont rien moins qu’impressionnants.

Tribology, études de frictions, usures et lubrifications du Franco-argentin a été écrit pour les Alla Breve de France Musique. Dans cette pièce forte, risquée autant que bien conduite, le quatuor joue debout, une manière plus exposée de montrer le geste et les nombreux modes de jeu qu’exigent l’écriture du timbre et le travail granulaire de la matière chez le compositeur. L’univers dans lequel il sculpte ses morphologies sonores est souvent saturé. L’énergie mise à l’œuvre et la précision du jeu des quatre protagonistes magnifient cette interprétation. On est ensuite charmé et intrigué par le jeu en relais des deux violonistes – et – de En découverte de . La figure stylisée avec courbes et rebonds, sous l’archet des deux interprètes, évoque le rossignol japonais nous dit le compositeur dans la notice de programme. L’intervention parcimonieuse de l’électronique n’apporte guère plus de magie à cette joute plus ou moins animée et un brin obsessionnelle. L’élégance du geste et le raffinement du son des deux interprètes sont en soi un régal. L’électronique est davantage sollicité dans le quatuor à cordes Nymphéas (Jardin secret III) de , faisant écho à Jardin secret I pour électroacoustique entendu durant le premier week-end de Présences. Avec les mêmes outils informatiques d’aide à la composition, Saariaho élabore et contrôle ses sons complexes et leur mode de transformation au sein des quatre cordes, du son bruité à la matière diaphane.

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Une fois encore, les modèles de la nature y sont convoqués, celui du nénuphar dont l’image serait continuellement déformée par les remous de l’eau. Les voix amplifiées des susurrant le poème d’Arseni Tarkovski (le père du cinéaste) confèrent à l’ensemble une dimension onirique inattendue.

Incandescence avec Court-Circuit

Le dernier concert bénéficie de l’espace luxueux et du confort acoustique de l’Auditorium de la Maison Ronde. Kaija Saariaho vient une dernière fois sur scène répondre aux questions d’Arnaud Merlin avant que ne résonne, sous les trois archets des solistes de Court-Circuit, le Cloud Trio de la compositrice. C’est le ciel des Arcs, dans les Alpes du Nord où elle était en résidence en 2009, qui lui inspire cette nouvelle œuvre dont la fragilité des textures et l’aspect ductile de la matière sont subtilement rendus par les interprètes. Affleurent même quelques bouffées de lyrisme à travers les lignes expressives du violoncelle – – et du violon – – infiltrant des couleurs chaudes et un certain sensualisme dans un contexte plutôt contemplatif. Reverse tracking shot du jeune Chilien , conçu en cinq séquences pour le format des Alla breve, est donnée en création mondiale. C’est une pièce à haute tension et puissamment expressive dont le matériau extrêmement ciselé et les couleurs vives de l’ensemble interpellent. Le geste investi de et le relief donné par les interprètes de Court-Circuit ne laissent d’impressionner. Électrisante également est la musique du regretté dont l’énergie et le rythme transcendent la matière sonore. Dans Quatre pantomimes pour six, il met à l’œuvre une dimension théâtrale du geste musical servant ces pantomimes de sons. Jubilation des couleurs et nervures rythmiques galvanisent l’écoute et perpétuent une certaine tradition de la fête sud-américaine dont on perçoit ici les échos.

Donnée également en création mondiale, Die finsteren Gewässer der Zeit (Les Eaux sombres du temps) de est la suite instrumentale de son ouvrage scénique Austerlitz dont on pénètre ici, dans un temps suspendu et énigmatique, toutes les subtilités et le raffinement de l’écriture.Très sollicité sur le clavier comme dans les cordes du piano, a également en charge le tam-tam, frotté, raclé autant que percuté qui, dans cette acoustique généreuse, modifie radicalement l’espace. Souffles, effleurements, itérations habitent un univers étrange autant qu’attachant où la matière plus pleine et charnue du trombone – rare dans l’instrumentarium du compositeur – conduit la dramaturgie à la faveur d’interventions saisissantes. L’œuvre s’étire presque dangereusement sur une durée de 28′, mais comme chez Schubert, les longueurs de Combier peuvent être délectables…

Dernière œuvre au programme, Talea (1985) de est tellement visionnaire qu’elle semble à chaque nouvelle exécution révéler des détails encore insoupçonnés. Superbe, le début abrupt, sous le geste radical de – qui donne une interprétation habitée de ce chef d’œuvre – laisse apprécier les partiels du son que détaillent avec finesse les instrumentistes. Somptueuses sous les doigts de , les cadences du piano qui préfigurent celle de Vortex temporum. Énormes enfin, les sons multiphoniques obtenus par la clarinette de Pierre Dutrieux. Flûte, violon et violoncelle ne déméritent pas dans une œuvre qui réclame tout à la fois énergie du geste et ferveur du son, tel ce trait diabolique du violon qui referme l’œuvre sous l’archet survolté d’.

Crédits photographiques : Kaija Saariaho © Maarit Kytöharju ; Quatuor Meta4 © Meta4 – DR

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