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La voluptueuse Manon Lescaut d’Anna Netrebko

À emporter, CD, Opéra

Giacomo Puccini (1858-1924) : Manon Lescaut. Avec : Anna Netrebko, Manon Lescaut ; Yusif Eyvazov, Des Grieux ; Armando Pina, Lescaut ; Carlos Chausson, Geronte ; Benjamin Bernheim, Edmondo ; Erik Anstine, l’aubergiste et un sergent ; Patrick Vogel, le maître à danser et un allumeur public ; Szilvia Voros, un musicien ; Simon Shibambu, un commandant de navire. Chœur de l’opéra de Vienne, direction Ernst Raffelsberger. Orchestre de la radio de Munich, direction : Marco Armiliato. 1 CD Deutsche Grammophon. Enregistré en août 2016. Durée : 128’.

 

4796828Depuis les premiers échos élogieux de sa Manon Lescaut à Rome sous la direction de Ricardo Muti, les admirateurs d’ attendaient avec impatience un témoignage gravé de la prestation de la soprano. C’est désormais chose faite avec cette captation live du festival de Salzbourg de 2016. Bénéficiant d’une superbe prise de son et d’un orchestre superlatif, cet enregistrement permet d’entendre une Manon Lescaut majeure qui aurait pu, avec une distribution plus homogène, se hisser au sommet de la discographie.

Il était évident pour beaucoup qu’ était une Manon en puissance. Le personnage, instinctif, séducteur et passionné, semble en effet lui coller à la peau et la voix est aujourd’hui totalement adaptée. Une fois de plus, cet enregistrement prouve qu’ est une artiste beaucoup plus intéressante en live qu’en studio où son tempérament semble davantage « éteint ». Plus engagée que dans son récital « Verismo », la soprano fait de sa Manon une femme sensuelle et pulpeuse et même si l’on peut être surpris au premier acte par le caractère moins juvénile de l’héroïne, comment résister à ce timbre si voluptueux, au médium dense et aux aigus flamboyants. Alors, on se laisse porter jusqu’au final tragique tout en admirant la richesse de sa palette expressive.

Car il est avant tout stupéfiant d’entendre à quel point Anna Netrebko a évolué tout au long de ces années. Elle n’est plus seulement une belle voix, elle est devenue une technicienne hors pair, ce qui lui permet d’apporter toutes les nuances, les variations et les effets susceptibles de dresser le portrait d’un personnage séducteur mais pathétique, touchant dans cette inconséquence qui la mènera au désert. D’abord ébloui par la beauté de cette voix chaude, dense et homogène sur l’ensemble de la tessiture, on est ensuite estomaqué par la variété des climats qu’elle réussit à installer. La sensualité alanguie du « In quelle trine morbide » nous ensorcelle par ses couleurs, la passion engagée dans les duos d’amour de l’acte II nous emporte par des aigus assurés et le désespoir de l’acte III nous chavire par ses terribles accents. Au terme du voyage, c’est enfin la révolte et la résignation de l’acte IV qui nous transperce par son approche intime et un allègement singulier de l’émission. La mort, chantée mezza-voce, dans un souffle extraordinaire, est à ce titre inoubliable.

Face à cette incarnation majeure, le Des Grieux de est d’entrée de jeu plus discutable. En témoigne un « Tra voi, belle » sommaire et frustre, chanté d’une voix intrinsèquement peu séduisante. Ses vaillants aigus, envoyés sans nuance, et ses intonations brutales finissent par susciter beaucoup de scepticisme. Pourtant, s’arrêter à ce constat serait partiel et partial car force est de constater que la soirée avançant, semble trouver ses marques et, comme soutenu par sa partenaire, à la scène comme à la ville, et par la musique désespérée de Puccini, il parvient à émouvoir aux actes III et IV par la sincérité de ses accents et par un engagement qu’il ne semble jamais avoir lâché.

Le reste de la distribution est honorable mais face au Lescaut assez monolithique d’, on préfèrera retenir l’élégant et lumineux Edmondo de et le Géronte de caractère de .

Mais l’autre grand triomphateur de la soirée c’est bien l’, emporté par la direction vive, élégante et intensément dramatique de . La prise de son brillante valorise les rugissements d’une phalange qui sait aussi s’alanguir voluptueusement et émouvoir en épousant les moirures d’Anna Netrebko dont il est un écrin de luxe. Enfin, le chœur de l’Opéra de Vienne parachève cette impression de perfection et de félicité qui permet à cet enregistrement de devenir, sinon la référence absolue, en tout cas une référence légitime.

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