megabanniere72890

Sphères d’échanges entre musique et arts plastiques à la Philharmonie de Paris

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Philharmonie II – Cité de la Musique, Salle des concerts. 24-II-2017. Jay Schwartz (né en 1965) : M pour baryton et ensemble ; Matthias Pintscher (né en 1971) : beyond (a system of passing) pour flûte seule ; Gregor A. Mayrhofer (né en 1987) : Grosse Huldigung an das technische Zeitalter pour ensemble ; Benjamin Attahir (né en 1989) : Et nous tournions autour de ces fontaines hallucinées pour ensemble ; Morton Feldman (1926-1987) : Rothko Chapel pour soprano, contralto, chœur mixte et instruments. Evan Hughes, baryton ; Sophie Cherrier, flûte ; Les Cris de Paris, Geoffroy Jourdain : direction ; Ensemble Intercontemporain, Gregor A. Mayrhofer : direction.

mayrhofer_webInterroger les rapports de réciprocité entre monde sonore et arts plastiques : voilà une thématique chère au directeur artistique de l’ qui, à l’instar d’un Debussy, semble aimer autant les images que la musique. Ainsi les cinq œuvres à l’affiche du concert « Rothko Chapel « , invitant au pupitre le jeune chef et compositeur allemand , illustrent-elles, chacune à leur manière, ce transfert d’inspiration entre l’œuvre plastique (sculpture ou peinture) et la partition.

C’est la pièce de , Mozart, eine Hommage – sculpture en bronze érigée en 2005 sur la Ursulinenplatz de Salzbourg – qui inspire le Californien dans M (2013) pour baryton et ensemble. M comme Mozart et ses pages orchestrales les plus célèbres (Ouverture des Noces de Figaro, Requiem…) soumises dans la partition à des techniques de morphing plutôt radicales. Des ruptures abyssales dans les flans robustes de la matière sont ménagées, qui font émerger la voix nue – impressionnant – ânonnant des bribes du Dies Irae. Énigmatique et saisissante, l’œuvre déploie des gestes instrumentaux spectaculaires – glissandi, ondulations … – donnant lieu à certaines illusions acoustiques, tel ce chant « diphonique » que l’on croit entendre, issu des fondamentales graves du baryton irisées par les sons harmoniques des cordes. La flûtiste est seule en scène dans Beyond (a system of passing) de qui met à l’œuvre cet « intense transfert d’inspiration » entre la sculpture d’, AEIOU, et sa propre écriture musicale. Virtuose et traversée d’un courant fulgurant, la pièce explore différentes qualités de timbre, de la plénitude solaire à la fragilité éolienne du son en passant par le souffle et son énergie originelle. La version qu’en donne cette interprète hors norme sidère, par la puissance du souffle, la ductilité du son et son homogénéité dans tous les registres. Superbe également, cette cadence en volutes sur une trame ostinato de slaps dans les dernières pages de la partition.

dirige ensuite sa propre composition, une pièce toute récente créée en janvier 2017 à la Philharmonie de Cologne par les mêmes interprètes. Grosse Huldigung an das technische Zeitalter (Grand hommage à la technique) fait référence à une oeuvre précoce du sculpteur italien Arnaldo Pomodoro, un grand relief de façade à Cologne. Tel un poème symphonique avec sa trame narrative et ses effets spectaculaires, la musique de Mayrhofer est ciselée, colorée, ludique autant qu’évocatrice, et fort bien reçue par un public très enthousiaste. Il faut préciser que l’œuvre réserve, in fine, un joli coup de théâtre…

Toute neuve également, et créée dans les mêmes circonstances que la précédente, la pièce de , tout juste 28 ans, regarde vers les sculptures mobiles que Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle ont conçu pour la Fontaine Stravinsky jouxtant les studios de l’IRCAM. Riche idée de la part du jeune compositeur que de convoquer sur le devant de la scène deux violonistes – rayonnantes et Hae-Sun Kang – qui se font face de part et d’autre du chef dans Et nous tournions autour de ces fontaines hallucinées. Leurs parties virtuoses déployées dans le registre lumineux de l’instrument créent tout à la foi l’espace, la texture et le mouvement dans lesquels évoluent ces sculptures mobiles. L’écriture foisonnante et inventive, au sein de l’ensemble, ménage de très beaux effets sonores, entre séquences pulsées (Stravinsky demeure), mouvements cinétiques et jaillissements perpétuels de la matière sonore.

Le concert s’achève avec le chef d’œuvre très attendu de , Rothko Chapel (1971). L’œuvre a été conçue pour l’espace octogonal de la chapelle de Houston (Texas) ornée de 14 toiles de Rothko. Le dispositif sonore y est réduit – un chœur mixte, un alto, des percussions et un célesta – pour servir une musique de l’épure dans le temps long de la méditation : alternance, régie par quelque ordre secret, entre le chœur très hiératique – – et l’alto – – sur les frémissements de la percussion – . Feldman réalise un travail subtil sur les textures vocales, les fluctuations des dynamiques et la palette colorée des instruments : « rien moins que des choses infimes » dont l’écoute recueillie est un rien perturbée ce soir par des toux intempestives. Peut-être manquait-il à ces émergences sonores ténues un espace plus réverbérant pour donner accès à la magie de ce cérémonial étrange.

Crédit photographique : Gregor Mayrhofer © Luc Hossepied

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.