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Tannhäuser en VF à Monaco

La Scène, Opéra, Opéras

Monte-Carlo. Opéra Garnier. 25-II-2017 Richard Wagner (1813-1883) : Tannhäuser, opéra romantique en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Jean-Louis Grinda. Décors, lumières et images :Laurent Castaingt. Costumes : Jorge Jara. Chorégraphie : Eugénie Andrin. Vidéo : Gabriel Grinda. Avec: Steven Humes, Landgraf; José Cura, Tannhäuser; Jean-François Lapointe, Wolfram ; William Joyner, Walther ; Roger Joakim, Biterolf ; Gilles Van der Linden, Henry ; Chul Jun Kim, Reinmar ; Annemarie Kremer, Elisabeth ; Aude Extrémo, Vénus ; Anaïs Constant, Un Pâtre ; Galina Bakalova, Géraldine Mela, Catia Pizzi, Janeta Sapoundjieva, Quatre Pages. Choeur de l’Opéra de Monte-Carlo (chef de choeur : Stefano Visconti) et Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction : Nathalie Stutzmann.

TT1Serti par la direction très attentive de et le visuel à haute teneur poétique de , le Tannhäuser en VF de Monaco permet de répondre enfin à l’épineuse question de la version dite de Paris, posée par l’opéra le plus retouché de son auteur, un opéra qui n’est pas qu’écartelé entre sexe et religion.

Mais quelle mouche, sinon celle de l’ego, a donc piqué le grand Richard lorsqu’en 1861, il crut éblouir Paris en retouchant son Tannhäuser de 1845 du haut de son Tristan ! La palette de couleurs à laquelle il était parvenu portait haut le génie musical mais, déversée jusqu’à l’indigestion sur Tannhäuser qui, hors un ballet supplémentaire pour ces messieurs du Jockey-Club, n’avait rien demandé à personne, elle noie jusqu’à la boursouflure l’Acte I d’un opéra irrésistible dans sa version d’origine. Inexplicablement dédaignée par la plupart des chefs, la VO, dite de Dresde, est essentielle pour dire l’évolution d’un style, bref, entre Vaisseau fantôme et Lohengrin, la place logique de Tannhäuser. Ce qui n’a pas fonctionné à Paris en 1861 (« On s’ennuie aux récitatifs…on se tanne aux airs », rapporta Mérimée) ne fonctionne pas davantage en 2017.

A Monaco, l’Acte I semble ne jamais vouloir commencer. Les superbes chromatismes esthétiques déployés par ploient sous ceux de Wagner. Un œil géant (Vénus ? Dieu ?) s’ouvre sur un dispositif simple d’une grande beauté : au sol, incliné vers le spectateur et autorisant du fond de scène de flatteuses entrées et sorties pour tous, le demi-cercle d’un miroir cerné par un dôme de vidéo. Dans ce Vénusberg chic (et soft, comparé aux didascalies) se succèdent les visions psychédéliques et colorées d’un Tannhäuser accro à l’opium. Suivront, absolument splendides, de cosmiques métamorphoses azuréennes et feuillues pour le Pâtre, les chasseurs, le surgissement de la Wartburg.
Le II est surmonté d’arcs de plein cintre tout droit sortis de Poudlard, s’amusent les familiers d’Harry Potter qui voient leur impression confirmée lorsque, sur les fresques murales, les personnages s’effacent au profit du monde de Vénus.
Le III, où les lumières magnifiques à l’œuvre depuis le début atteignent le sublime, pourrait convenir à Eugène Onéguine. Le sol-miroir est recouvert de neige. Un arbre nu et inversé pend des cintres. Les flocons deviennent pluie d’étoiles figée sur le Lied de Wolfram. Un sommet d’émotion.

Jean-Louis Grinda est un esthète mais pas que. Quelques idées qui font sens viennent heureusement secouer une lecture dans l’ensemble assez traditionnelle : celle déjà creusée chez Py, un peu parachutée ici, d’un Wolfram remis in fine à Vénus, ou celle d’une Elisabeth peu audible quand, au II, elle quitte Tannhäuser d’une seule caresse sur les joues et, au III, dit soudain adieu à Wolfram à pleine bouche. En revanche fonctionne vraiment l’irruption finale des pèlerins infiltrés par les Minnesänger, revolvers pointés vers le héros. Sous l’œil revenu (on penche alors pour Dieu juge de la folie intégriste des hommes), la violence sémantique de l’image et la beauté de la musique produisent un choc qui vient tempérer les quelques réserves qui avaient pu naître : garde-robe et coiffure d’Elisabeth au II, chorégraphie sommaire du monde vénusien.

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Davantage simple curiosité plutôt que révélation de type Don Carlos, le plaisir d’un Tannhäuser en français (originale entreprise, dont on ne peut que féliciter l’Opéra de Monaco) reste celui d’un gourmet wagnérien. Le talent des chanteurs est moins en cause que l’oreille de l’auditeur qui, dans la salle de Garnier, met un temps à réaliser que la langue de Goethe a cédé la place à celle de Hugo. Le timbre très attachant de , sa vaillance emportent l’adhésion. fait le maximum pour se hisser à Vénus, le rôle restant ingrat dans cette version. Il faut à peine une phrase de chauffe à l’Elisabeth de pour projeter la beauté d’une voix lumineuse et chaleureuse. Triomphe pour au plus haut sur le podium des Wolfram idéaux. Diction et noblesse, est le Landgrave attendu. Excellents Minnesänger avec une mention pour le mordant Biterolf de . Merveilleux Pâtre d’.

Quant à la direction de , quelques précipitations de cordes en fin des actes I et II mises à part, elle est d’une constante et paisible beauté, avec une très belle gestion des silences, des thèmes (magnifiques échanges Elisabeth/Tannhäuser au début du II), une intégration parfaite de la harpe et même des castagnettes ! Elle séduit dès l’Ouverture, celle qui donne à entendre le retour du choral car, contrairement à l’idée répandue, la version de Paris ne tuile pas Ouverture et Bacchanale, apanage d’une version ultérieure, celle de Vienne en 1875! Le choeur est superlatif, particulièrement emballant dans la marche du II que Grinda transforme en hymne à la salle de Garnier, dont il fait rallumer les luminaires pour « Salut à toi, noble édifice! » On n’en dira pas autant du curieux hybride imaginé (une nuit trop opiacée?) par Wagner.

Crédits photographiques: Alain Hanel

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