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À Genève, Wozzeck ou la folie de la faiblesse

La Scène, Opéra

Genève. Opera des Nations. 2-III-2017. Alban Berg (1885-1935) : Wozzeck, opéra en trois actes et quinze scènes sur un livret du compositeur d’après la pièce Woyzek de Georg Büchner. Mise en scène : Sir David McVicar, reprise par Daniel Ellis. Décors et costumes : Vicki Mortimer. Chorégraphie : Andrew George. Lumières : Christopher Maravich et Paule Constable. Avec : Mark Stone, Wozzeck ; Jennifer Larmore, Marie ; Stephan Rügamer, Le Capitaine ; Tom Fox, Le Docteur ; Charles Workman, Le Tambour-major ; Tansel Akzeybek, Andres ; Dana Beth Miller, Margret ; Alexander Milev, Le Premier Compagnon ; Erlend Tvinnereim, Le Second Compagnon ; Fabrice Farina, L’Idiot ; Gaétan Haro, l’enfant ; Omar Garrido, un soldat ; Rémi Garin, un jeune homme. Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Alan Woodbridge), Chœur d’enfants (Elsa Barthas). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Stefan Blunier.

Wozzek.01Difficile d’imaginer meilleure interprétation orchestrale, vocale et théâtrale que cette production genevoise de l’opéra Wozzeck d’. Grâce à une mise en scène claire, à une direction d’acteurs exceptionnelle, Sir convie le public à une terrifiante et inexorable descente aux enfers de la folie. Une impressionnante introspection sur le pouvoir des forts.

L’enfant de Wozzek, délaissant l’improbable cheval qu’il avait entre les jambes, tourne sur lui-même, seul, comme perdu, cherchant du regard un espace de vie, de normalité. Ultime image bouleversante de ce Wozzeck préfigurant l’hérédité de la schizophrénie de son père.

Dans cette production, on reste saisi par l’adéquation de la musique d’ avec l’inspiration de la pièce de Georg Büchner et le souffle théâtral avec lequel Sir avive son spectacle. Chacun fait sien la misère intellectuelle qui cerne le drame. En nous faisant entrer dans un monde de folie douce avec ces machines improbables pour récolter les roseaux, avec cette baignoire rouillée de la caserne, avec cette automobile comme un clin d’oeil à Mad Max, Sir dessine superbement l’étrangeté des comportements des personnages qui vont précipiter Wozzeck dans sa folie dévastatrice. Avec talent il dirige le destin du héros comme si dans son esprit fragile, sarcasmes, humiliations et insultes étaient dans l’ordre des choses.

Outre ses scènes habilement découpées par un rideau blanc soudain coulissé, interrompant l’action pour bientôt se réouvrir sur le décor de la scène suivante, le metteur en scène écossais excelle avec une formidable direction d’acteurs. Malgré ces fréquentes interruptions, Sir David McVicar tient le spectateur en haleine, aidé dans sa démarche par les courts intermèdes musicaux de la partition qui lui permettent ses changements de décor.

On l’aura compris, Sir David McVicar investit cet opéra avec une théâtralité totale. Ses chanteurs s’engagent sans compter dans l’esprit du drame. Ainsi, la production genevoise s’affirme d’une force explosive. Un opéra où le chant pour le chant n’existe plus. La musique atonale d’Alban Berg aidant, c’est le théâtre humain qui prend alors toute la place. Sur la scène, ce ne sont plus des chanteurs d’opéras que l’on entend mais des voix. Des voix engagées. Qui dans l’invective, qui dans l’autorité, qui dans l’ironie, qui dans le désespoir. Des voix qui crient leur désarroi, l’incompréhension et l’indifférence à l’autre. L’autre, c’est Wozzeck. Formidable (Wozzeck), halluciné, hallucinant. Il vit ses hallucinations avec une angoisse vocale envahissante puis hurle ses colères avec une puissance incroyable. Noyé dans l’intrigue avec une conviction théâtrale extraordinaire, pris dans les excès sonores de la musique, il épouse dans un crescendo insoutenable la folie qui finalement l’envahit, jusqu’au meurtre. A ses côtés, les maléfiques Docteur (terrifiant ), Tambour Major (étonnant d’autorité ) et Capitaine (admirablement vicieux ) s’insinuent à merveille dans la dérive mentale de leur souffre-douleur. Alors, perdu, éperdu, Wozzeck s’éloigne peu à peu de la normalité ne voyant que dans le devoir la raison de son existence. Il oublie alors son enfant. Il délaisse Marie (), sa femme, qui succombe au charme violent et « uniformé » du Tambour-Major. Ne voyant en elle que le seul endroit où pourrait régner la paix, Wozzeck ne peut supporter la découverte de sa trahison amoureuse. Il l’assassinera.

Wozzek.02Alors que, comme nous l’avons vu, tous les protagonistes se fondent dans le théâtre, (Marie) reste en retrait. Comme préservant sa (trop) belle voix, trop lyrique, elle passe quelque peu à côté de l’aspect expressioniste qu’on aurait pu attendre de son personnage. Ses gestes conventionnels n’amènent rien à l’affaire. Toutefois, elle touche juste dans sa romance « Und ist kein Betrag… » en retrouvant une diction allemande qui lui faisait défaut jusque là.

Magnifiques (Andres) et (Margret) avec pour cette dernière un investissement formidable sans pour autant oublier l’intensité et la beauté vocale nécessaires.

Dans la fosse, l’ est aux ordres précis de . Il tire de son orchestre des sonorités en symbiose avec la scène créant ainsi un climat de potentialisation de chacun des protagonistes qui font (et feront) de cette production l’une des plus grandes réussites de cette saison, voire de longue date.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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