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Simon Ghraichy ou le piano coloré au Théâtre des Champs-Élysées

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 4-III-2017. Arturo Marquez (1950-) : Danzón n° 2 ; Franz Liszt (1811-1886) : Sonate en si mineur S. 178 ; Ernesto Lecuona (1895-1963) : La comparsa, Cordoba, La 32 ; Claude Debussy (1862-1918) : La Sérénade interrompue ; Manuel de Falla (1876-1946) : Andaluza ; Isaac Albeniz (1860-1909) : Asturias – Leyenda ; Heitor Villa-Lobos (1887-1959) : New York Skyline [W 407], Festa no Setao ; Manuel Maria Ponce (1882-1948) : Intermezzo n° 1 ; Camargo Guarnieri (1907-1993) : Ponteio n° 30, Ponteio n° 49 « hommage à Scriabin ». Simon Ghraichy, piano.

Simon Ghraichy1, artiste qui sort largement des sentiers battus (lire notre entretien), a donné, le 4 mars, son premier grand récital à Paris : une soirée très colorée, qui bouleverse quelque peu le code d’un concert classique.

Ce soir, le hall du Théâtre des Champs-Élysées est noir de monde, et ce sont essentiellement des jeunes gens de 30-40 ans qui s’y bousculent joyeusement. L’ambiance est inaccoutumée pour ce très chic théâtre, d’habitude peuplé d’abonnés de longue date. Sur scène, la silhouette élancée du pianiste avance vers le piano, et déjà la salle l’acclame comme s’il s’agissait d’un héros. Après quelques moments de concentration, fait résonner la mélodie de la Danzón d’Arturo Marquez, tour à tour mélancolique, rythmée et nostalgique ; mais la musique laisse transparaître quelques tensions. La mise en relief de divers éléments reste hésitante. Dans la Sonate de Liszt qui suit, des idées, étincelantes et très personnelles, fourmillent ça et là, mais elles ont du mal à prendre une forme cohérente. L’enchaînement d’une section à l’autre se fait parfois assez brutalement, des imprécisions règnent dans certains passages ; dans l’ensemble, une impression de patchwork demeure.

Après l’entracte, l’artiste apparaît en veste à manches… patchwork, avec des chaussures à paillettes argentées et des semelles rouges. À l’image de ce costume — et sans jamais tomber dans un folklore facile — la deuxième partie représente mieux sa personnalité musicale, avec des œuvres de compositeurs tels que Lucuona, Ponce ou Guarnieri. Contemporains d’Albéniz, de Villa-Lobos ou de De Falla, ils sont encore très mal connus en France ; Simon Ghraichy joue, non sans fierté, un rôle d’ambassadeur, pour ces musiciens dont les œuvres restent de facture bien classique. Il aborde La Sérénade interrompue ou l’Asturias avec un regard peu orthodoxe, un tempo souvent changeant, ce qui ne plaît certainement pas à tout le monde (ou n’aurait pas plu à Liszt, d’ailleurs). Mais il gagne progressivement en aisance interprétative et maîtrise ensuite l’équilibre de subtilité dans des pièces telles que l’Intermezzo n° 1 de Ponce, ou Ponteio n° 30 de Guarnieri, où d’autres pianistes pourraient se laisser aller à un romantisme d’Épinal. Vers la fin du concert, Ghraichy entraîne complètement les spectateurs dans son univers. Ainsi, pour conclure son récital, il fait appel à deux percussionnistes de l’Orchestre national de France pour la transcription pour piano et percussion de Danzón de Marquez ; très confiant dans son jeu, il l’interprète à présent comme si c’était une toute autre pièce, bien différente de celle, timide, du début.

En bis, il accompagne dans deux chansons d’Amérique latine. La suavité sauvage de la voix de la soprano se conjugue alors merveilleusement avec un piano d’une grande délicatesse, suscitant des émotions intenses, particulièrement chez ceux qui sont familiers de cette culture.

Nous avons assisté à une métamorphose, en une heure et demie, d’un pianiste imprécis en un artiste plein de finesse et d’assurance, que l’ovation debout du public vient saluer.

Photo ©  simonghraichy.com

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