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A Strasbourg, Salomé doit plus à Nietzsche qu’à Oscar Wilde

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 10-III-2017. Richard Strauss (1864-1949) : Salomé, opéra en un acte sur un livret du compositeur, d’après la pièce en français d’Oscar Wilde dans la traduction allemande d’Hedwig Lachmann. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Helena Juntunen, Salomé ; Robert Bork, Jochanaan ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Hérode ; Susan Maclean, Hérodiade ; Julien Behr, Narraboth ; Yael Raanan Vandor, le Page d’Hérodiade ; Ugo Rabec, 1er Nazaréen ; Emmanuel Franco, 2ème Nazaréen ; Andreas Jaeggi, 1er Juif ; Mark Van Arsdale, 2ème Juif ; Peter Kirk, 3ème Juif ; Diego Godoy, 4ème Juif ; Nathanaël Tavernier, 5ème Juif ; Jean-Gabriel Saint-Martin, 1er Soldat ; Sévag Tachdjian, 2ème Soldat ; Georgios Papadimitriou, un Cappadocien ; Francesca Sorteni, une Esclave. Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Constantin Trinks.

ONRSalomeGenerale_3Abordant Salomé de pour la première fois, déborde d’idées et d’intentions mais ne parvient pas à clarifier son propos. Un spectacle riche mais inabouti dans une réalisation musicale irréprochable.

Ces deux-là étaient d’évidence destinés à se rencontrer. D’un côté, l’opéra noir de , tiré de la pièce à scandales d’Oscar Wilde qui, sur fond d’histoire biblique, aborde des thèmes aussi dérangeants que les perversions adolescentes, l’inceste ou la nécrophilie. De l’autre, un metteur en scène catholique croyant et convaincu qui, de spectacle en spectacle, ne cesse de nous interroger sur notre rapport au corps, à la chair, au sexe et sur les dominations et les violences qui en découlent.

En lisant son interview dans le programme de salle, on constate qu’ ne manque pas d’idées. Le parallèle qu’il établit entre la décadence romaine face à l’avènement du christianisme, qui sous-tend l’oeuvre, et la décrépitude des valeurs du monde occidental de l’époque de sa création, qui va aboutir à la boucherie de la première guerre mondiale, est assez classique. Plus inattendue et originale est sa lecture du mythe au prisme de la pensée nietzschéenne. Pour , l’attirance de Salomé pour Saint Jean-Baptiste ou d’Hérode pour Salomé n’est pas que sexuelle ; c’est un appel à la transcendance, à la spiritualité, à l’absolu comme remède aux pertes de valeurs et au décevant matérialisme ambiant. La trop fameuse « danse des sept voiles » se transforme en une transe mystique, primale et païenne, au cours de laquelle l’héroïne met le feu au temple, en fait le chœur gothique d’une église qui symbolise ici toutes les religions. Car veut également dénoncer l’intolérance, religieuse ou culturelle, et ses méfaits. Le quintette des juifs en devient un débat cacophonique très réussi entre les divers représentants des religions du Livre (cardinal, pasteur protestant, pope, rabbin et imam). Bien moins convaincante et pertinente, l’allusion au massacre des Indiens d’Amérique voit l’affrontement Salomé-Jochanaan se dérouler dans une jungle de carton pâte avec une Salomé grimée en squaw de music-hall.

A trop vouloir en dire, Olivier Py se perd (et perd un peu le spectateur en cours de route) dans la traduction scénique de toutes ces intentions. Abandonnant pour une fois les échafaudages métalliques et mobiles qui ont fait sa réputation, a conçu un spectaculaire dispositif qui rappelle les livres en relief de notre enfance dont chaque page tournée faisait se dresser une nouvelle image prédécoupée. Ici, les pages (une tonne chacune, paraît-il) s’abattent avec fracas sur le plateau, provoquent un souffle qui projette vers la salle les éléments les plus légers du décor et révèlent un nouvel environnement, toujours surprenant, souvent évocateur, parfois sibyllin (la jungle suscitée ou le paysage de montagnes enneigées où prend place une orgie romaine très dénudée). Un gigantesque crucifix, remisé dans un coin, suspendu ou abondamment manipulé selon les moments, établit le parallèle entre Saint Jean-Baptiste et la figure christique absente mais omniprésente dans les esprits et les propos. En dépit de son souhait annoncé de désexualiser la thématique, Olivier Py nous repropose ses habituelles scènes de nudité. La danseuse qui interprète le final de la « danse des sept voiles » termine ainsi très classiquement en nu intégral. Personnifiant l’Ange de la Mort, à la fois Eros ailé et Thanatos couvert de rouge surgissant à tous les moments violents, Armando Neves Dos Santos ne cache rien non plus de sa plastique. Quant à la référence à Nietzsche, seul l’aphorisme célèbre du philosophe allemand « Dieu est mort » qui s’inscrit en lettres lumineuses à la toute fin du spectacle est parfaitement clair. Et il faut avoir lu les desseins du metteur en scène et beaucoup d’imagination pour voir dans la tête de Jochanaan suspendue à un filin une référence à l’univers pictural de Gustave Moreau…

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Que ce soit dans Die Tote Stadt de Korngold, Der Zwerg de Zemlinsky ou Der Ferne Klang de Schrecker, nous a toujours comblés. En Salomé, elle est à nouveau d’une crédibilité probante et d’une intensité sidérante. Corps flexible, énergie inépuisable, aigus acérés qui transpercent l’orchestre, elle ne joue pas, elle est Salomé dans toutes ses composantes, adolescente capricieuse, objet sexuel sollicité, femme déjà rouée et lassée qui a soif d’absolu, une Salomé jamais sombre ni perverse mais lumineuse, qui traverse le drame comme dans un songe. Le Jochanaan de n’est pas à la même altitude : l’aigu plafonne, la voix en pleine puissance bouge beaucoup, il peine à se faire entendre et à tonner depuis sa geôle et se montre bien peu incantatoire, en dépit d’une incontestable présence scénique. incarne un Hérode superbement chanté, dans un allemand ciselé, et y dessine avec subtilité un caractère complexe et tourmenté à l’opposé des habituelles caricatures piaillantes. De même, chante et n’éructe pas son Hérodiade et, malgré la brièveté du rôle, parvient à lui donner une existence scénique. met à profit ses qualités de ténor mozartien pour un Narraboth très séduisant à la vocalité suave et affirmée. Enfin, le quintette des juifs est impeccablement contrasté et, en page d’Hérodiade, retient l’attention par l’éloquence de l’accent et la richesse des couleurs vocales.

En accord avec la conception du metteur en scène, la direction parfaitement en place et réglée de évacue tout orientalisme et met en relief avec puissance la  violence de l’orchestration de Richard Strauss, trop même parfois quand il en vient à empêcher les chanteurs de se faire entendre. L’ y contribue par sa plénitude et la richesse de ses coloris, en dépit de quelques accidents aux cors malheureusement aux moments les plus exposés. Le corollaire de cette option orchestrale, on peut le regretter, est toutefois un déficit notable de sensualité.

Crédit photographique : (Salomé) © Klara Beck 

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  • Xavier Bernoncourt

    C’est amusant comme cette production divise… Pour ma part, je vais le voir bientôt et suis très excité à cette idée !

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