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L’invitation à la danse d’Anne Queffélec

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

« Entrez dans la danse » : œuvres de Federico Mompou (1893-1987), Maurice Ravel (1875-1937), Claude Debussy (1862-1937), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), Reynaldo Hahn (1874-1947), Florent Schmitt (1870-1958), Francis Schmitt (1870-1958), Francis Poulenc (1899-1963), Jules Massenet (1842-1912), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Erik Satie (1866-1925), Gabriel Pierné (1863-1937), Gabriel Fauré (1845-1924), César Franck (1822-1890), Ernest Chausson (1855-1899). Anne Queffelec, piano, avec le concours de Gaspard Dehaene dans les pièces pour piano à quatre mains. 1 CD Mirare. Enregistré en octobre 2016 à l’Arsenal de Metz. Durée : 82′

 

entrez dans la danseEn marge de la « Folle Journée » de Nantes, consacrée cette année au « rythme des peuples », son fondateur René Martin a eu la bonne idée de confier une fois de plus à la grande pianiste la conception et la réalisation discographique d’un programme thématique sur le sujet : ainsi est né le disque porte-drapeau de la manifestation 2017, une réussite imparable.

Cette enfilade de vingt-quatre miniatures explore un bon demi-siècle de répertoire pianistique principalement français, centré temporellement autour de la Belle Époque et autour de la génération Debussy-Ravel. Il alterne « tubes » incontournables et perles rares, moments d’émotion pudique et traits d’humour plus grinçants (Ronde des lettres boiteuses de , ou surtout la Danse de travers d’), ou cède par moment à une certaine virtuosité délicieusement kitsch dans la Valse folle de . Seul , le Catalan, échappe quelque peu à la donne géographique de départ mais rappelons qu’il fut formé brièvement à Paris juste avant le premier conflit mondial, et s’y installa longuement dans l’entre-deux-guerres, période de la composition de la quatrième des Canciones y Danzas, ici positionnée en ouverture de ce somptueux programme. Par pure malice d’ailleurs, Fauré est retenu plus loin pour le pas …espagnol extrait de sa suite Dolly pour piano à quatre mains.

Tout ce petit monde au fil des générations se connaissait et entretenait tantôt de solides amitiés ou une certaine filiation, tantôt d’inconciliables rivalités ou querelles d’école. Il est ainsi amusant de voir quasi juxtaposés les noms des grands aînés de ce programme : un inhabituellement sensuel dans sa Danse lente et son éternel pourfendeur avec une superbe et peu académique Valse nonchalante opus 110. Si le titre de l’album fait référence au refrain d’une des plus célèbres « rondes de France », force est de constater à quel point par leurs recherches stylistiques personnelles, au fil du temps, les compositeurs détournent ou escamotent  les rythmes les plus populaires de l’époque (telle la valse – Impromptu de ) quand ils ne se tournent pas vers les danses et formes anciennes renaissantes ou baroques (telles ces diverses pavanes dues à Ravel mais aussi à Chausson ou à Poulenc dans une Suite française d’après Claude Gervaise) ou font référence à une antiquité de pacotille (Menuet antique de Ravel, « pour la danseuse aux crotales » extrait des Épigraphes antiques de Debussy).

nous a déjà gratifiés de disques conceptuels par le passé pour le même éditeur – « Contemplation » autour de Bach en 2009, « De l’enfance à la plénitude » autour de Chopin en 2010, ou encore « Satie et compagnie » en 2013, chaque fois en corrélation avec la programmation de la « Folle journée » de Nantes. Elle a constitué ici habilement ce trousseau tantôt par l’enchaînement naturel des morceaux choisis, tantôt par l’ambiance bigarrée et la diversité des humeurs et des styles de chaque compositeur. L’alternance entre pièces célébrissimes et d’autres quasi-inconnues tient en éveil l’attention de l’auditeur. Citons entre autres comme découvertes inattendues la Ronde de toute debussyste avec ses gammes par tons, la Danse de l’Amour et de l’Ennui de , le court extrait de Khamma de dans sa version originale pour piano, ou le Bal fantôme de . Au milieu de quelques morceaux conçus d’emblée isolément par leur compositeur, l’auditeur cultivé doit donc accepter le dépeçage de nombreux cycles pianistiques dont l’interprète et le producteur n’ont retenu qu’une pièce isolée en corrélation avec la thématique de l’album ou pour l’enchaînement optimal des plages. Par exemple, seule la deuxième Valse noble et sentimentale de a été ainsi retenue et sert d’intermède idoine.

Si on ne peut qu’admirer les qualités de toucher de son et de fluidité, le raffinement des nuances et l’élégance des phrasés d’Anne Queffelec, on peut parfois s’étonner au passage de certains partis pris ou de coquetteries dans les pièces les plus célèbres, telle l’exacerbation des notes piquées à la main gauche des premières mesures de la Pavane pour une infante défunte de Ravel ou cette pédale parfois assez prégnante dans  The snow is dancing, à la sonorité idéalement dématérialisée il est vrai, extraite des Children’s corner de Debussy. Mais sans doute l’artiste a-t-elle ses raisons ! Elle est superbement secondée par dans les pièces pour piano à quatre mains : comme pour nombre de compositeurs retenus ici, s’est établie une réelle connivence au-delà de l’écart générationnel entre les interprètes. Ajoutons-y une production léchée, une présentation luxueuse, une prise de son somptueuse et intime à la fois, un texte de présentation creusé et passionnant : bref tout concourt à faire de ce disque de plus de quatre-vingt minutes un bref et agréable moment, une éclatante réussite, un vrai et nostalgique bain de jouvence par la célébration de la France de jadis et de toujours.

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