megabanniere72890

Résurgence du chant verdien avec Simon Boccanegra au TCE

La Scène, Opéra

Paris. 12-III-2017. Théâtre des Champs-Elysées. Simon Boccanegra, opéra en un prologue et 3 actes de Giuseppe Verdi (1813-1901) sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Antonio Garcia Gutierrez. Avec : Ludovic Tézier, Simon Boccanegra ; Sondra Radvanovsky, Amélia ; Ramon Vargas, Gabriele Adorno ; Vitalij Kowaljow, Fiesco ; André Heyboer, Paolo Albiani ; Fabio Bonavita, Pietro ; Vincenzo Di Nocera, un capitaine ; Paola Scaltriti, une servante d’Amélia. Chœur de l’opéra de Monte-Carlo (chef de chœur, Stefano Visconti) et orchestre philharmonique de Monte-Carlo, direction : Pinchas Steinberg.

Ludovic TézierSimon Boccanegra est un opéra de Verdi mal aimé du public. Un livret politique et complexe, un héros vieillissant pour baryton et une musique subtile mais peu galvanisante font que cette œuvre a besoin d’un quatuor de chanteur et d’un chef au sommet pour être dignement défendue. Accompagnée par un superbe orchestre et par ce que le chant verdien fait de mieux aujourd’hui, la prise de rôle de est phénoménale.

Évacuons d’emblée le seul « problème » de la soirée : Simon Boccanegra ne passe pas très bien en version de concert. Une mise en scène aurait aidé à mieux caractériser les personnages et à matérialiser leur progression et leur histoire individuelle car il y a fort à parier que beaucoup ont abandonné la compréhension du livret pour mieux se concentrer sur le chant. Pour ne pas aider, tous les chanteurs, et , en particulier, sont restés les yeux rivés sur leurs partitions, empêchant toute interaction qui aurait été de nature à susciter une plus grande émotion. Une fois ce « pinaillage » énoncé, quelle soirée !

La standing ovation qui vient couronner la fin de la première partie est suffisamment rare pour être soulignée et témoigne du plaisir que le public a ressenti. Et pour cause, toute la distribution, d’une homogénéité rarissime, était au service du chant verdien le plus rigoureux.

A tout seigneur tout honneur, Ludovic Tézier réussit une superbe prise de rôle du Doge de Gênes. Ces deux dernières années ont vu exploser la carrière de ce chanteur trop discret, devenu en quelques années sans doute le meilleur baryton verdien et un grand interprète de manière plus générale. Il fallait l’entendre maudire Paolo dans un dialogue tout en sous-texte, passant de l’insinuation interrogative à la menace la plus autoritaire, pour comprendre que toute l’émotion que procure le baryton vient de ce qu’il est un grand diseur et cela jusqu’à une mort du doge toute en douceur et en retenue. La noblesse naturelle d’un bronze sublime, la ligne de chant remarquable et l’égalité d’émission sur l’ensemble de la tessiture finissent par rendre évident que Ludovic Tézier est le digne successeur d’une grande lignée de Boccanegra.

Face à lui, le Fiesco de est plus expressif que son ennemi et incarne physiquement son personnage. Leurs confrontations sont des paroxysmes de tensions où la basse fait valoir des graves d’une grande densité et un timbre sombre à souhait qui ne sont pas sans rappeler le Philippe II torturé de Don Carlo. Effrayant et émouvant, réussit la quadrature du cercle au moyen d’un phrasé remarquable et d’une voix très assurée.

Sondra Radvanovsky éblouit le monde entier par sa technique superlative. Son Aïda sublime l’année dernière avait mis Bastille à genoux. Forgée aux rigueurs du bel canto, cette technique éblouissante lui permet de varier les couleurs d’une voix à la fois puissante et ductile et de délivrer des pianissimi impalpables et suspendus qui font frémir. On peut naturellement ergoter sur le fait que Radvanovsky est peut-être un peu surdimensionnée pour le rôle d’Amélia, habituellement confié à des sopranos plus lyriques, il n’en reste pas moins que la totalité du personnage est embrassée et, si l’on a entendu des « Come in quest’ora bruna » plus frais, cette technicité sans faille lui permet d’y alléger sa voix tout en affrontant sans aucune difficulté les grands duos qui nécessitent des aigus plus percutants et une voix plus dense. Loin des circuits médiatiques, cette artiste est devenue une référence du chant verdien et du bel canto en général par une rigueur qu’il convient de promouvoir.

Si la voix de a un peu perdu de sa clarté ces dernières années, on ne peut que s’incliner devant un chant si élégant et simple, sans histrionisme, qui dessine le portrait d’un Gabriele Adorno à la jeunesse exaltée, sincère et honnête. Surtout, son humilité, la qualité de son phrasé et son souffle infini rendent son « O inferno…Cielo pietoso » si touchant qu’il suscite une ovation absolument méritée.

est un Paolo veule mais aussi plus intéressant qu’à l’accoutumée par cette désolation qui l’envahit progressivement. Le timbre est beau et son chant est au diapason de ses partenaires. Il en est d’ailleurs de même des comprimari, Fabio Bonavita et Vincenzo Di Nocera.

A la tête du bel , met en valeur une partition subtile et parfois extrêmement poétique dans ses descriptions de la nature et des éléments. Avec un égal bonheur, les transparences des divers préludes et l’élégance des sublimes duos alternent avec la tension (scène de la malédiction particulièrement réussie) et la nervosité (scènes de foule) des passages plus dramatiques. Secondé par un chœur précis et efficace, beaucoup de la réussite de cette magnifique soirée lui revient.

Photos : Ludovic Tézier © Elie Ruderman ;  © James Salzano

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.