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À Dijon, une Flûte enchantée post-apocalyptique

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon. Auditorium. 17-III-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Die Zauberflöte, Singspiel en deux actes sur un livret de Emanuel Schikaneder. Mise en scène : David Lescot. Scénographie : Alwyne de Dardel. Costumes : Mariane Delayre. Chef de chant : Brigitte Clair. Avec : Jodie Devos, la Reine de la Nuit ; Siobhan Stagg, Pamina ; Sophie Junker, Émilie Renard et Eva Zaïcik, les trois Dames ; Camille Poul, Papagena ; Julian Prégardien, Tamino ; Dashon Burton, Sarastro ; Klemens Sander, Papageno ; Mark Omvlee, Monostatos ; Christian Immler, l’Orateur. Chœur de l’Opéra de Dijon (direction : Anass Ismat), Maîtrise de Dijon (direction : Étienne Meyer), Les Talens Lyriques, direction : Christophe Rousset.

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est un metteur en scène inventif, et il l’a déjà prouvé à Dijon dans une délicieuse mise en scène de La Finta Giardiniera. Pour cette Flûte, il ajoute à la qualité de l’imagination l’audace de manier le paradoxe sans complexe.

L’action est située dans un monde désolé, dévasté par une catastrophe écologique : une terre brûlée par le soleil ou par une explosion nucléaire, que abandonne aux mains de la Reine de la Nuit et de ses affidés, et un royaume souterrain, parangon d’une société de consommation à bout de souffle, qui est attribué au gourou Sarastro. La tradition est ainsi prise à contre-pied : Sarastro, prêtre de la lumière, au royaume des ombres, cela peut troubler… Tout le deuxième acte se passe donc sous terre, dans un décor de ruines qui n’est pas sans rappeler les dessins d’Escher. Les costumes des solistes et du chœur sont habilement faits de matériaux de récupération, mais cet aspect un rien misérable (à la mode dans les mises en scène actuelles) est atténué par l’harmonie des couleurs qui l’agrémentent : les bleus passés s’accordent avec les verts grisés et les marrons éteints ; seul le costume de Sarastro tire sur le blanc, comme d’ailleurs celui du Prince Tamino, qui devient ainsi l’élu. Les vêtements des Dames et de la Reine de la Nuit sont délibérément rouges, ce qui signale ces dernières comme des féministes, voire dans le cas des trois Dames, comme des pétroleuses aguicheuses dénuées de tout complexe. Les costumes d’animaux sont étonnants d’humour, notamment celui porté par Papagena, fait de sacs plastique multicolores et qui lui permet, à la fin de l’opéra, une transformation ingénieuse.

La jeunesse des chanteurs, leur engagement dans le jeu scénique, donnent à l’action ce que l’on appelle familièrement « une pêche d’enfer ». Les voix semblent avoir été précisément sculptées pour les rôles qu’elles interprètent : la Reine, vocalise avec virtuosité et justesse ; joue avec aisance vocale le Prince Tamino ; , en Pamina, reste sensible et prend de l’assurance au fur et à mesure que se déroule l’action ; , en Papageno, joue avec mesure et délicatesse son rôle de valet. Seul Sarastro parait un peu faible dans une tessiture grave où l’on espérait plus de puissance. Il faut rendre justice aussi au remarquable travail effectué par les ensembles vocaux : c’est chaque fois un plaisir que de relever la cohésion des groupes ; les trios des Dames, notamment, sont un vrai bonheur de plénitude et d’accord parfait. On trouve la même satisfaction à entendre le Chœur de l’opéra, qui s’affirme de plus en plus comme un ensemble de qualité. Quant aux trois enfants, ils sont littéralement craquants !

La recherche d’un beau son collectif est aussi la marque du travail de et de l’orchestre des Talens Lyriques. La vision de l’interprétation est nettement baroque, avec un phrasé dansant et des nuances appuyées. L’équilibre entre les pupitres et le souci de s’accorder en tous points avec la puissance vocale de chaque chanteur, donnent une fluidité étonnante au discours musical. Certes, parfois, les tempi sont rapides et rendent difficile l’articulation du texte, mais c’est bien peu de chose, puisqu’une pensée musicale directrice et cohérente donne à l’opéra toute son unité.

Crédit photographique : © Gilles Abegg / Opéra de Dijon

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