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New York – la diversité musicale en héritage

À emporter, CD, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

NEW YORK, Ensemble Intercontemporain, dir. Matthias Pintscher ; Disque 1 : Edgard Varèse (1883-1965) : Intégrales pour onze instruments à vent et percussion ; Elliott Carter (1908-2012) : Concerto for clarinette and orchestra, Jérôme Comte (clarinette) ; David Fulmer (né en 1981) : within his bending sickle’s compass come pour cor et ensemble, Jens Mcmanama (cor) ; Sean Shepherd (né en 1979) : Blur pour ensemble ; Disque 2 : Steve Reich (né en 1936) : WTC 9/11 pour quatuor à cordes et voix enregistrées, Jeanne-Marie Conquer, Diego Tosi (violons), Grégoire Simon (alto), Éric-Maria Couturier (violoncelle) ; John Cage (1912-1992) : Music for wind instruments, Sophie Cherrier (flûte), Didier Pateau (hautbois), Jérôme Comte (clarinette), Paul Riveaux (basson), Jens McManama (cor) ; Morton Feldman (1926-1987) : Instruments I pour six instrumentistes, Emmanuelle Ophèle (flûte), Didier Pateau (hautbois), Benny Sluchin (trombone), Samuel Favre, Victor Hanna (percussion), Sébastien Vichard (celesta). 2CD Alpha Classics, distribution Outhere Music. Notice descriptive du projet en fr/eng/de contenant éléments de programme et biographie des interprètes. Durée : 60’35 – 44’14.

 

new yorkL’ et leur chef continuent d’étoffer leur discographie avec la sortie d’un nouveau double CD « New York» consacré aux compositeurs Américains (de 1915 à aujourd’hui) issus de la pluralité culturelle et artistique de cette ville symbole de mixité sociale et intellectuelle.
Entre héritiers des traditions européennes et pionniers d’une nouvelle pensée musicale, ce nouvel opus constitue une fresque brillante de la richesse et de la diversité esthétique de la musique contemporaine aux États-Unis depuis le début du XXIème s.

Le programme s’ouvre avec , véritable curseur du renouveau musical qui s’expatria pour le nouveau monde en 1915. Son oeuvre, Intégrales (1925), recèle toute la force et la fulgurance des archétypes de sa pensée musicale. De l’exorde introductif à clarinette auquel répond le hautbois au foisonnement hétérogène de l’ensemble, c’est toute la vivacité et la brutalité des sonorités d’une ville en effervescence que le compositeur transpose en musique. Ici, Pintscher et ses musiciens extraient la matière brute et puissante de l’oeuvre avec une lecture formelle saisissante de contrastes. Des stridences des piccolos aux injonctions litaniques des cuivres dans le registre grave, les solistes de l’EIC et leur chef offrent ici un écrin de choix à cette musique singulière.

L’écoute se poursuit avec le Concerto pour clarinette et orchestre d’. Ici, la clarinette solo de est claire, fluide et lyrique. Le soliste développe le chant central autour duquel  gravite et s’articule l’orchestre que Pintscher met en mouvement comme un mobile. L’ensemble nous offre un véritable voyage au travers d’espaces dynamiques et oniriques variés. Le contrepoint de Carter impressionne par sa profondeur et sa fugacité tant il se renouvelle perpétuellement, et l’écriture des percussions n’est pas sans faire écho à Varèse. Le jeux impeccable de la clarinette allié à la précision de l’orchestre amplifie la matière poétique de l’oeuvre sans lui ôter son aspect labyrinthique qui en fait une véritable expérience pour l’écoute.

Le plus jeune compositeur de ce projet, (1981), continue d’exploiter la richesse du dialogue entre soliste et ensemble avec within his bending sickle’s compass come. Comme une déambulation nocturne, les musiciens cartographient un espace étrange, surréaliste dans lequel un cor solo évolue peu à peu. Le matériaux harmonique surprend l’écoute dès les premières mesures. La partie de cor, redoutable de part son écriture, est tenue de façon impressionnante par . L’ensemble et leur chef quant à eux soutiennent de façon claire et précise ce déploiement de couleurs et d’instants, cernant la dramaturgie singulière de cette oeuvre superbe.

Blur pour ensemble, de , met quant à elle en perspective la relativité de la perception du mouvement. Le foisonnement d’hétérophonies suspensives auxquelles répondent des soli lyriques conduit par de grands gestes homorythmiques en taillage donne l’impression d’une ville que l’on survolerait et que l’on observerait avec des jumelles. Le contrepoint, en augmentation et diminution rythmique, opère de véritables effets de zoom, créant ainsi un effet d’accommodation auditive, un déphasage perceptif.

Le deuxième disque de ce coffret est lui consacré à la musique de chambre.

Tout d’abord y est présenté par le prisme de WTC 9/11. Pionnier de la musique minimaliste, il poursuit ici sa quête d’une « nouvelle sorte de théâtre multi-média » en commémorant le drame du World Trade Center. À l’instar de ses Different trains, le compositeur utilise des témoignages vivants et s’en sert comme matériaux de base pour l’écriture instrumentale (ici le quatuor à cordes). Les cordes de l’EIC rendent avec brio tout le caractère et la finesse d’inflexion de cette grande « speech mélodie » s’ouvrant et se concluant sur une sonnerie de téléphone que l’on n’aurait pas raccroché.

Autre figure emblématique,  c’est et sa Music for wind instruments en trois mouvements pour trio, duo et quintette à vent, qui nous est proposé. Cette oeuvre de 1938, utilise à merveille les ressources dramaturgiques du quintette en faisant écho à Stravinsky. Le trio initial pour flûte, clarinette et basson, dynamique et dansant, est servi de la plus belle des façons. Le duo suivant pour hautbois et cor, entrelacs d’ostinati et de formules mélodiques, se déroule sous les mains expertes des instrumentistes. Le mouvement final sonne la réunion de deux effectifs dans un jeu discursif proche de la chamaillerie au sein du quintette.

Enfin ce périple New-Yorkais s’achève avec Instruments I de , oeuvre durant laquelle se cristallisent des objets musicaux isolés, aussi expressif que saillants. Conçue pour six instrumentistes, la partition met en oeuvre des mécanismes fins et expressifs que les interprètes tissent avec précision sur toute la trajectoire formelle. Les objets musicaux qui tournent sur eux-mêmes, apparaissent et disparaissent par intermittence. La conclusion est extatique au terme d’un voyage atypique au travers des musiques d’une ville symbole d’un monde en mouvement.

Cette troisième collaboration entre l’ et le label Alpha est une véritable réussite. Intelligemment conçue, elle offre un véritable panorama de la création musicale outre-Atlantique qui, au-delà du goût, est aussi riche que surprenante et mérite d’être défendue dans sa diversité.

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