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Harding et le GMJO, le mystère Bruckner

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Luxembourg. Philharmonie. 23-III-2017. Alban Berg (1885-1935) : Altenberg-Lieder pour voix et orchestre op. 4 ; Franz Schubert (1797-1828) : deux airs extraits de l’opéra Alfonso und Estrella ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n° 5. Christian Gerhaher, baryton ; Gustav Mahler Jugendorchester ; direction : Daniel Harding.

Gustav Mahler Jugendorchester, Christian Gerhaher, Daniel HardingAvec un jeune orchestre d’élite, fait des merveilles, avec l’aide de .

Le (GMJO), fondé il y a trente ans par Claudio Abbado, a beau n’être, par nature, qu’une formation provisoire dont les membres changent au fil des sessions, il est l’un des orchestres les plus stimulants qui soient. Constitué de jeunes musiciens de tous les pays d’Europe, il est réuni en cette session de printemps pour deux programmes avec et  : à Luxembourg, c’est un beau et généreux programme viennois qui est proposé.

Dans la courte première partie, Christian Gerhaher est en vedette. Il a courageusement choisi d’affronter les courts Lieder orchestraux composés par Berg en 1912 sur les étonnants aphorismes de Peter Altenberg, incarnation de la bohème littéraire viennoise : on les entend plus souvent par une voix de femme, et il faut bien avouer que ce chef-d’œuvre exigeant le pousse dans ses derniers retranchements, jusqu’à un usage très incongru du falsetto à deux reprises. Dans les deux airs tirés d’Alfonso und Estrella de Schubert, au contraire, le public peut admirer les richesses d’une voix sans pareille. Il tire ici avantage de sa longue fréquentation des Lieder de Schubert, mais ces airs exigent aussi d’autres qualités plus lyriques et plus instrumentales : l’infinie subtilité de la cantilène portée par ce timbre de bronze suspend le temps.

L’orchestre, qui avait brillé dans les miroitements instrumentaux des miniatures de Berg, montre ici, sans transition, une chaleur et une fusion des timbres toute viennoise. Harding et les solistes de l’orchestre font merveille pour proposer à Gerhaher un accompagnement à la hauteur de son art.

La seconde partie, elle, est tout entière entre les mains de Daniel Harding. Il faut, pour apprécier ce qu’il y propose, oublier Furtwängler et Celibidache. Ce Bruckner est austère plus que tragique, et moins cérémoniel qu’empreint d’un mystère sacré. On pourra trouver que les cordes, ici, sont parfois un peu acides et que les solistes de l’orchestre pourraient oser un peu plus, mais l’orchestre a du moins le grand mérite de suivre le chef dans une conception aussi éloignée de certaines vénérables traditions. Le premier mouvement en est un exemple frappant : ce n’est pas que Harding, par parti-pris, refuserait les décibels, qui sont là quand il le faut, mais on a rarement entendu ainsi soulignés les silences qui sont les sommets secrets de cette musique ; à creuser ainsi les thèmes, à les faire naître du silence plutôt que de les sculpter en volume, il fait naître une tension secrète qui captive les auditeurs.

Le mystère sacré que Harding fait entrevoir chez Bruckner ne s’exprime pas par des coups de tonnerre, il se révèle dans le silence et le clair-obscur. Même sa gestuelle sobre le dit : Harding ne se veut pas un titan qui déchaîne les éléments. C’est le résultat d’une conception passionnante de l’œuvre qu’il joue ce soir, mais c’est aussi, sans doute, le résultat d’une conception collégiale de son art qui le met à l’écoute de ses musiciens. C’est sans doute la meilleure école possible pour les jeunes artistes qui constituent cet orchestre d’élite.

Crédit photographique : © François Zuidberg.

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  • Xavier Bernoncourt

    Merci pour cette critique qui donne envie d’entendre ce concert. Il est vrai que la 5° se prête bien à une lecture « mystérieuse »…!

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