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Pierrot lunaire peut se japoniser mais ne se chante pas

La Scène, Spectacles divers

Paris. Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet. 25-III-2017. Hanns Eisler (1898-1962) : Vierzehn Arten den Regen zu beschreiben op. 70 ; Arnold Schoenberg (1874-1951) : Pierrot lunaire op. 21 pour voix et cinq instrumentistes, sur 21 poèmes d’après Albert Giraud. Mise en scène : Jean-Philippe Desrousseaux. Vidéo : Gabriele Alessandrini. Lumières : François-Xavier Guinnepain. Gaëlle Trimardeau, Bruno Coulon, Antonin Autran, Jean-Philippe Desrousseaux, marionnettes. Marie Lenormand, mezzo-soprano. Ensemble Musica Nigella, direction : Takenori Nemoto.

Pierrot_Gabriele Alessandrini 2Le Pierrot lunaire actuellement présenté à l’Athénée peut surprendre : les 21 mélodrames de Schoenberg sont ici associés au bunraku, théâtre de poupées japonaises. Alors que ces marionnettes traditionnelles et l’esthétique de cet art du pays du Soleil Levant s’accordent parfaitement à toutes les couleurs de la musique du Viennois, c’est l’approche du Sprechstimme de et la transparence de l’ qui nous déroutent.

Cela ne faisait pas si longtemps que l’Athénée avait proposé une mise en scène autour du Pierrot lunaire. C’est que cette œuvre d’ est une partition populaire, preuve en est au regard de la fréquence de sa programmation dans les institutions les plus prestigieuses comme dans les salles les plus intimistes, du nombre foisonnant de ses enregistrements discographiques et des nombreuses études musicologiques qu’elle a suscitées.

La soirée débute par Vierzehn Arten den Regen zu beschreiben op. 70 (Quatorze manières de décrire la pluie), musique d’un ancien élève de Schoenberg, , composée en l’honneur du 70e anniversaire du maître. Fondée sur la même composition instrumentale que le Pierrot lunaire, cette première partie permet de créer une atmosphère singulière en lien avec le fantastique âpre de Schoenberg. Mais alors qu’Eisler a souvent associé le son à l’image (il a écrit de nombreuses musiques de film), la vidéo de Gabriele Alessandrini semble presque anecdotique bien qu’elle se fasse l’écho des principaux éléments du spectacle à venir : les estampes, la calligraphie japonaise, les voiles rouges…

Dès les premières notes, la direction très rigoureuse de Takenori Nemoto offre, et cela durant toute la soirée, une couleur douce, pure, voire cristalline qui se rapproche plus de l’interprétation de Darius Milhaud que de la vision du compositeur qui a dirigé à plusieurs reprises sa musique. Le membre du groupe des Six le fit d’ailleurs remarquer en 1921 lorsqu’il dirigea le Pierrot lunaire avec la chanteuse Marya Freund alors que Schoenberg l’exécuta quelques temps après accompagné par Erika Wagner : « dans l’interprétation de Schoenberg, les éléments dramatiques ressortirent plus brutaux, plus intenses, plus frénétiques. La mienne soulignait plutôt les éléments sensibles, doux, subtils, transparents. » Ce soir, c’est donc in fine une lecture assez linaire du chef d’orchestre japonais, malgré la diversité de l’instrumentation proposée dans la partition qui suscite à elle seule notre attention.

Pierrot_Gabriele Alessandrini 1Pour la première, le 16 octobre 1912, Albertine Zehme était costumée en Colombine. Aujourd’hui, est parée d’un haut de kimono. La mezzo-soprano est bien plus habituée à l’opéra qu’à l’utilisation de la technique très spécifique du parlé-chanté de l’inventeur du dodécaphonisme, et cela se ressent bien trop souvent tout au long de sa performance. Cette sorte de mélange de lyrisme et de déclamation proche de celle du cabaret, pourtant pas désagréable à l’écoute, ne correspond absolument pas à la volonté première du compositeur. Dans le Pierrot lunaire, on parle souvent du Sprechgesang, mais c’est en vérité du Sprechstimme puisque Schoenberg souhaitait éviter toute dérive chantée : « Pierrot lunaire ne se chante pas » dit-il lui-même dans sa préface. Le rythme doit être strictement observé toutes comme l’intégralité des nuances marquées dans la partition, mais la hauteur du son n’est qu’une indication étant donné que la voix doit glisser par le haut ou par le bas en fonction de la hauteur suivante indiquée, les intervalles notés ne correspondant qu’à une suggestion des modulations de la voix. Les vibratos de la chanteuse ne sont-ils donc pas hors propos dans ce contexte ? Alors que la voix doit brouiller la clarté de l’écriture canonique de Parodie (n°17) ou de Mondfleck (n°18), l’interprétation de Marie Lenormand s’inscrit dans l’emploi d’un chant distinct et intelligible qui n’aura toutefois pas l’audace de la position de Pierre Boulez. En cherchant continuellement à réduire au maximum le Sprechstimme de Schoenberg, le chef d’orchestre demanda même à Yvonne Minton en 1977 de chanter la partition sans détour : « pourquoi utiliser une écriture si détaillée, voire si rigoureuse, lorsqu’on est appelé à se contenter d’une solution abâtardie ? » Mais n’est-ce pas justement cette technique vocale très particulière qui donne une grande partie de la saveur et de l’originalité de ces 21 mélodrames ?

Il faut l’avouer, dans cette œuvre, le charme de l’association des instruments avec la voix élude la portée du texte. En écoutant le Pierrot lunaire, on ne suit pas forcément une histoire. C’est donc détaché des paroles que nous pouvons sans complexe apprécier les aventures des marionnettes. Le principe du bunraku se fonde sur la manipulation d’une marionnette par plusieurs artistes. Des marionnettistes « à vue », entièrement vêtus de noir et le visage recouvert d’un voile pour les dissimuler complètement, articulent l’un les mains, l’autre les pieds, l’un le visage et l’autre d’éventuels accessoires. Aucune identification possible, les règles cérémonielles et esthétisées assurent une réelle distanciation avec les héros et l’intrigue. C’est un véritable univers de contes qui se met en place, imprégné d’une poésie certaine dont la portée des codes semble nous échapper parfois. La violence, le fantastique, les changements de climats, l’acidité de cette œuvre : ce sont les marionnettes qui nous les procurent à défaut de la musique.

Crédits photographiques : Pierrot lunaire © Gabriele Alessandrini

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