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L’univers impitoyable d’Agrippina à Anvers

La Scène, Opéra, Opéras

Anvers. Opéra des Flandres. 23-III-2017. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Agrippina, opéra seria en 3 actes sur un livret de Vincenzo Grimani. Mise en scène : Mariame Clément. Décor et costumes : Julia Hansen. Lumière : Bernd Purkrabek. Video : fettFilm. Avec : Ann Hallenberg, Agrippina ; Renata Pokupić, Nerone ; Dilyara Idrisova, Poppea ; Bálint Szabó, Claude ; Tim Mead, Ottone ; Jake Arditti, Narciso ; Toby Girling, Pallante ; Raehann Bryce-Davis, Giunone ; Evgeny Solodovnikov, Lesbo. Orchestre de l’Opéra des Flandres, direction : Stefano Montanari.

agrippina-productiebeeld-12-mg-8155-cannemieaugustijnsL’Opéra des Flandres a eu raison de reprendre un des spectacles les plus inspirés de la metteuse en scène , l’Agrippina de Haendel créé in loco en 2012, en coproduction avec l’Opéra d’Oviedo. et sont les joyaux d’une vision rehaussée par la direction ba-rock de .

S’il n’est pas le plus foisonnant en tubes (du type Ogni vento ou Se voi pace), le quasi-pasticcio Agrippina, couronnement de la période italienne de Haendel, composé pour partie non négligeable sur un matériau existant (principalement Trionfo del Tempo e del Disinganno, La Resurezzione, Aci, Galatea e Polifemo, mais aussi d’œuvres d’autres compositeurs comme Keiser !), créé en 1709 à Venise, juste avant le retour à Londres, bénéficie d’un livret qui serait digne des pires séries télévisées (passions, secrets, coups bas tous azimuts) s’il ne reposait sur une base historique fameuse : les manipulations d’Agrippine, mère de Néron, pour asseoir son fils sur le trône. On y croise des célébrités telles Poppée, future garce monteverdienne, Othon, futur amant éconduit par Busenello quelques décennies plus tard dans l’opéra du Mal : Le Couronnement de Poppée. Agrippina, c’est en quelque sorte l’apprentissage du Mal. En maîtresse ès turpitudes, Agrippine est la personne toute désignée : venin projeté jusqu’à l’humiliation sur ses propres soupirants, tentation incestueuse, sous le vernis hypocrite des mines assassines, des changements de toilette à chaque plan…

installe le jeu de massacre sur un plateau de tournage d’un feuilleton télévisé matérialisé par le cadre métallique d’une rampe à projecteurs. Un savoureux générique de début permet au spectateur de se situer à bonne distance en même temps que de se familiariser d’emblée avec chaque interprète. Une armée de machinistes (remerciés aux saluts) fait valser une multitude de décors (bureaux, chambres, salon, restaurant, salle de bains, et même voiture en coupe) sous un écran convoquant le split-screen de L’affaire Thomas Crown et des films de De Palma. Une vidéo tour à tour ironique ou poétique dialogue avec l’action, produisant parfois des effets assez virtuoses : l’arrivée de Claude passant de la limousine au salon, la trajectoire avant irruption scénique des visiteurs suivie sur l’afficheur digital de l’ascenseur. Même ceux qui ont échappé à certain univers impitoyable des années quatre-vingt reconnaissent sans effort la signature apposée d’emblée par certain chapeau texan dans le bureau d’Agrippine. Un univers où luxe décomplexé et alcool comme carburants se partagent le Monde (belle métaphore du bar en mappemonde régulièrement décapitée), noient jusqu’à l’asphyxie les sentiments les plus sincères : seule bouffée d’oxygène, une poétique forêt autour d’Othon. Après un twist final qui voit Junon transformée en réalisatrice (ex machina du spectacle comme de la version révisée par le compositeur) régler son compte au happy end obligé du livret, la mise en scène se conclut comme elle a commencé : un sanglant générique de fin, en forme de flash forward, aussi hilarant que glaçant, nous ramène au poids de l’Histoire, choc des photos à l’appui : Agrippine finira assassinée sur ordre de Néron, Othon se suicidera, Poppée enceinte mourra d’un coup de pied dans le ventre administré par Néron, ce dernier poussé in fine au suicide… Personne n’en réchappera. Une durée wagnérienne de 4h15 pour un suspense sans temps mort. Vraiment brillant.

Agrippina

Le générique de chanteurs l’est tout autant. Le programme reproduit le glamour des actrices qui ont incarné des femmes célèbres à l’écran (la glaciale Thatcher de Meryl Streep, l’effroyable Catherine de Médicis de Virna Lisi…). Pourrait le compléter la diabolique Agrippina d’, chanteuse et actrice hors-pair, pièce maîtresse haut de gamme de la vision de Mariame Clément qui bénéficie pour cette reprise d’un Othon d’exception en la personne de  : grande classe d’un timbre enchanteur sur toute la ligne, présence scénique investie, le contre-ténor anglais a tout pour lui. La Poppée nouvelle venue de ne démérite absolument pas en regard de ces deux modèles alors que succéder à n’était pas gagné d’avance : la jeune soprano russe profite de la place assez conséquente que lui offre l’opéra de Haendel pour imposer une personnalité aux allures de révélation à suivre. réitère un Néron androgyne ultra-crédible. Les Narciso et Pallante de Jake Arditti et Toby Girling sont de bons chanteurs, vengés de façon particulièrement émouvante lorsque leurs yeux se dessillent. Le Lesbo d’Evgeny Solodovnikov est plus ordinaire. Quant au Claude de Bálint Szabó, même s’il s’améliore en cours de feuilleton, il s’avère un brin fruste pour le rôle tant vocalement que scéniquement.

Bonheur sans mélange (hormis une baisse de justesse audible en fin du très long Acte I) à l’écoute de la direction chaloupée de . Dirigeant de son violon solo comme au charbon des récitatifs depuis le clavecin, tirant de l’Orchestre de l’Opéra des Flandres une multitude de sons inventifs, à la hauteur du sommet émotionnel de la soirée (le Voi che udite d’Othon), il est parfaitement accordé au cynisme amusé de la lecture pop et sexy de la mise en scène.

Crédits photographiques : © Annemie Augustijns

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