tous les dossiers(1)

Genesis au coeur de la Création contemporaine

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

PARIS
Cité de la Musique Philharmonie 2 30-III-2017
EIC 40 – Genesis
Chaya Czernowin (né en 1957) : On the Face on the Deep pour ensemble; Marko Nikodijević (né en 1980) : dies secundus pour ensemble; Franck Bedrossian (né en 1971) : Vayehi erev vayehi boker pour ensemble; Anna Thorvaldsdottir (née en 1977) : Illumine pour octuor à cordes; Joan Magrané Figuera (né en 1988) : Marines i boscatges pour ensemble de quatorze instruments; Stefano Gervasoni (né en 1962) : Eufaunique pour ensemble; Mark André (né en 1964) : riss 1 pour ensemble; Ensemble Intercontemporain; direction Matthias Pintscher.

EIC 40 1Emmené par l’énergie de son chef , l’ fête cette année ses quarante ans. Au menu des réjouissances, trois concerts dont un hommage au fondateur de l’ensemble dédié à la musique d’aujourd’hui, , concert donné comme il se devait dans la grande salle désormais éponyme de la Philharmonie.

Pour ce troisième et dernier concert anniversaire sur le plateau de la Cité de la Musique, Genesis est le titre choisi par . Il a passé commande à sept compositeurs en charge d’une nouvelle oeuvre s’attachant à chacun des jours de la Création, selon le récit biblique de la Genèse. Rappelons qu’en 2012, pour sa nomination à la tête de l’EIC, , succédant à , avait lui-même écrit Bereshit (« à un commencement »), une pièce sur la création divine en sept jours, à laquelle semble faire écho ce projet aussi ambitieux qu’inspirant. Parmi les consignes passées aux compositeurs, celle de ne pas dépasser le format des dix minutes, de se conformer aux ressources instrumentales de l’Ensemble et d’inclure dans chaque partition la note du Mib, axe central du clavier du piano et « hyper-degré » où s’origine un certain nombre de chefs d’œuvres qu’on ne mentionnera pas ici. Au final, un grand oeuvre de 70 minutes, laissant opérer avec une étonnante fluidité et comme par magie le processus de la Création.

A la compositrice israélienne revient le choix du Premier jour : « La terre était un chaos, elle était vide; il y avait des ténèbres au-dessus de l’abîme, et le souffle de Dieu tournoyait ». Dans sa pièce On the face of the deep (A la surface de l’abîme), la compositrice forge une matière dense et puissante mettant à l’œuvre tous les ressorts de la percussion. Stridences et sons entretenus, qui traversent un espace largement ouvert, semblent engendrés par une source électronique. Le silence imposé dans les dernières minutes, qui met à nu les résonances de la harpe et le souffle mystérieux des cordes, saisit d’autant. Dies secundus (Second jour) du compositeur serbe Marko Nikodijevic ouvre la vision. C’est le Mib qu’il résonne au départ, sur lequel le compositeur élabore une matière vibratile et très ouvragée fonctionnant sur des strates de différentes temporalités. L’énergie est sans cesse réamorcée dans cette « peinture de sons » évoquant l’idée et l’image des eaux qui se séparent. « Dieu appela la terre ferme terre et il appela la masse des eaux mer« .

EIC40 II

Le texte du Troisième jour inspire à un diptyque intitulé Vayehi erev vayeji boker. La partition inclut les clarinettes basse et contrebasse ainsi qu’un célesta très sollicité. Au commencement, la matière sonore « s’ébroue » sur un Mib originel. Bedrossian nous met à l’écoute d’un univers sonore singulier dont la conception aventureuse autant que risquée fascine : tels les solos « laryngés » de la clarinette contrebasse – irremplaçable – qui répercutent dans ces lieux énigmatiques le « chant éperdu » de quelque espèce rare. L’énergie du geste est à l’œuvre dans une trajectoire puissamment articulée où l’écriture du timbre saturé faire surgir un monde de couleurs inouï. Le bruit blanc d’une coda « sur le souffle » dissout les tensions en laissant planer le mystère. Illumine, de la compositrice islandaise Anna Thorvaldsdottir, est une étape dans cette trajectoire inexorable, une plage sonore contemplative et bienvenue pour octuor à cordes, exploitant les résonances du Mib. Entre transparence et distorsion de la matière, la lumière ici lutte contre les ténèbres en ce Quatrième jour de la Création. Avec Marines i boscatges, partition très personnelle et poétique, le jeune compositeur catalan , tout juste 29 ans, rend compte de l’ « explosion ornithologique » du Cinquième jour. Le Mib signale chaque articulation d’une forme en cinq épisodes strictement concentrique. Au mitan de la trajectoire émergent les contours délicatement floutés du Silver Swann, pièce polyphonique d’ qui vient enchanter une partition par ailleurs foisonnante et superbement colorée. S’y instaure tout du long une dialectique finement conduite entre effusion sonore et cadre formel. La responsabilité est de taille pour en charge du Sixième jour où Dieu fait advenir les animaux et crée l’homme à sa ressemblance. Dans Eufaunique, le compositeur ose l’œuvre solaire dans une manière ludique et virtuose assumée de main de maître. Dans les registres clairs et une cinétique obsessionnelle, c’est l’alchimie du timbre et la combinatoire rythmique qui opèrent, avec une vitalité des couleurs et une exubérance du geste auxquelles le compositeur ne nous a encore habitués. L’invention ne tarit pas dans ces pages éblouissantes où l’audace le dispute à l’humour. Riss 1 (Déchirure) de Mark Andre semble moins en phase avec la thématique, celle du repos du Septième jour. L’œuvre est sombre et tendue, la matière compacte et bruitée dont le geste rude accuse l’idée de fracture. Mais l’embellie de la coda, dans un espace cristallin et traversé de souffle, transfigure la vision.

Le geste naturel autant que souple de Matthias Pintscher, enchaînant avec une aisance et une concentration hors norme les sept partitions en création, éblouit. Les solistes de l’EIC ne sont bien évidemment pas en reste, donnant ce soir toute l’envergure de leur talent et l’élan communicatif de leur engagement.

Crédits photographiques : ©Luc Hossepied

Banniere-clefsResMu728-90

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.