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L’intense virtuosité de Lucas Debargue

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 2-IV-2017. Franz Liszt (1811-1886) : Sonate en si mineur. Nikolaï Karlovitch Medtner (1880-1951) : Sonate n°1 en la bémol majeur op. 4. Lucas Debargue, piano.

Debargue_Felix Broede Sony Classical

Lorsque l’on connaît le travail de , la programmation de ce concert du dimanche matin au Théâtre des Champs-Élysées n’a rien de surprenant. C’est sur des territoires pleinement conquis que nous entraîne le jeune pianiste, entre la musique de Liszt qui l’a accompagné lors de  la finale du concours Tchaïkovski, puis celle de Medtner dont il connaît les quatorze sonates sur le bout des doigts. Les retombées de son passage grandement remarqué lors de ce concours prestigieux en 2015 sont encore clairement perceptibles, permettant ainsi au musicien de surfer sur la vague du succès.

« Quand on vous demande un an à l’avance ce que vous allez jouer, forcément vous donnez votre répertoire actuel. Ensuite, il faut s’astreindre, entre les concerts, à s’ouvrir à de nouveaux répertoires. » ( en octobre 2016). En attendant de goûter aux nouveautés préparées par le jeune artiste, dont son approche de concertos pour piano que nous avions déjà pu entendre il y a quelques mois à Paris, le Théâtre des Champs-Élysées nous donne l’occasion d’apprécier les univers qui l’ont révélé à l’international puis en France, et qui l’ont fait accéder à un début de carrière tonitruant depuis 2015.

21 juin 2015. Deuxième tour du concours Tchaïkovski. Quatrième Sonate de Medtner interprétée par Lucas Debargue. « Le plus difficile, ça a été de choisir. Il connaît les quatorze sonates de Medtner mieux qu’un pianiste russe » raconte Rena Shereshevskaya, son professeur à L’École normale de musique Alfred-Cortot à Paris. Aujourd’hui, pour cette deuxième partie de concert, Lucas Debargue s’épanouit pleinement dans les difficultés techniques et de doigtés, comme dans les complexités rythmiques qui composent allègrement la Sonate n° 1 en la bémol majeur op. 4 de ce compositeur. Dans une virtuosité intense voire presque diabolique, les techniques et l’écriture canonique de Medtner deviennent de brillants feux d’artifice sous les doigts du pianiste, doté d’un sens de la structure rassurant. Difficile de critiquer une telle maîtrise pianistique même si la profusion d’un jeu virtuose peut sembler être un moyen assez facile pour conquérir un public. Mais c’est sans compter le dévouement dramatique de l’artiste et une sensibilité constante à travers un jeu très personnel, faisant naître l’adhésion aux plus récalcitrants. Moins jouée en France que celle de Prokofiev, de Rachmaninov ou bien encore de Scriabine, la musique de Medtner évolue dans un style et un univers harmonique tout bonnement fascinants que Lucas Debargue exploite avec force et discernement.

29 juin 2015. Finale du concours Tchaïkovski. Concerto pour piano n° 2 en la majeur de Liszt par Lucas Debargue. C’est avec la Sonate en si mineur qu’aujourd’hui, en première partie du concert, le musicien embarque son auditoire dans l’esthétique lisztienne. Dans une grande liberté de forme, la lutte dramatique des deux thèmes principaux de l’Allegro energico se déploie dans une ampleur presque orchestrale et une atmosphère saisissante. Le triomphe du premier thème qui s’impose par un flamboyant passage d’octaves en staccato, fait place à un nouveau thème lyrique et solennel qui n’aura pourtant pas le dessus sur ce thème « vainqueur » repris ensuite dolce con grazia. Le retour du deuxième thème principal s’exécute avec des arpèges en triolets, donnant une saveur plus vaporeuse sans toutefois perdre le sarcasme initial grâce aux trilles provocants. Le « combat » reprend au sein d’une écriture contrapuntique démentielle où augmentations, diminutions, renversements contraires sont déroulés dans de violents passages éclatants de grande virtuosité. Après un recueillement assez bref, les échanges reprennent avec tout autant de force dans l’Allegro energico sans que l’attendrissement de l’Andante sostenuto ne fasse oublier la remarquable épopée pianistique singulière qui vient de se déployer en trente minutes de musique. La liberté d’écriture de Liszt fait écho à la liberté d’interprétation pleine de fougue et d’expression du pianiste (la brève apparition de l’« essuyeur de clavier » après cette première prestation a d’ailleurs fait gentiment rire la salle).

À croire qu’obtenir la quatrième place du concours Tchaïkovski est ce qui aurait pu arriver de mieux à ce jeune pianiste français au regard d’un début de carrière incomparable à celui des autres lauréats. Peu importent les prix obtenus (ou non), l’essentiel c’est le public. Toujours.

Crédits photographiques : Lucas Debargue © Felix Broede Sony Classical

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