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Luxembourg : David Hermann met en scène Simon Boccanegra

La Scène, Opéra, Opéras

Luxembourg. Grand-Théâtre. 29-III-2017. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Simon Boccanegra, opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après Antonio Garcia Gutierrez. Mise en scène : David Hermann. Décors et costumes : Christof Hetzer. Lumière : Fabrice Kebour. Avec : Franco Vassallo, Simon Boccanegra ; Myrtò Papatanasiu, Amélia ; Najmiddin Mavlyanov, Gabriele Adorno ; Liang Li, Fiesco ; Aris Argiris, Paolo Albiani ; Charles Dekeyser, Pietro ; Marta Babić, une servante d’Amélia. Chœur Opera Ballet Vlaanderen (chefs de chœur : Luigi Petrozziello et Jan Schweiger). Orchestre Philharmonique du Luxembourg, direction : Gustavo Gimeno.

34A6304Beau plateau, orchestre suprême et mise en scène discutable. Au Grand Théâtre de Luxembourg la nouvelle production d’un opéra de Verdi trop peu joué n’aura laissé personne indifférent.

, on le sait, est un jeune metteur en scène qui ne manque pas d’idées ; les productions chroniquées sur notre site (L’Italienne à Alger, Armide, Iolanthe, Mort à Venise, L’Or du Rhin…) l’attestent indubitablement. Pour sa mise en scène de Simon Boccanegra, créée en février dernier à l’Opéra de Flandres et reprise tout récemment au Grand Théâtre de Luxembourg, il n’en fallait pas moins d’une note d’intention de six pages pour expliquer le concept régissant l’ensemble du spectacle. Texte passionnant, détaillant la vision de Hermann sur l’égarement, la solitude, les traumas mais aussi la dimension christique du héros éponyme, apôtre de paix et d’amour en dépit du passé sulfureux qui l’a conduit au pouvoir. Le texte s’épanche également sur les thèmes fédérateurs et les divers contextes sociaux et politiques d’un opéra marqué par le poids du passé et de l’histoire, par la lutte des classes entre patriciens et plébéiens et surtout par la difficulté, voire l’impossibilité qu’il y a à concilier la sphère du public et la vie privée.

34A6269Disons-le d’emblée, les choix artistiques opérés complexifient plus qu’ils ne l’éclaircissent les multiples implications d’une intrigue déjà passablement obscure et alambiquée. Le choix de briser les barrières du temps et de faire de l’histoire du doge de Gênes à la fois un thriller politique contemporain et une chronique de l’histoire politique de l’Italie du XIVe siècle, s’il introduit certes la distance nécessaire à une analyse critique de l’histoire d’un parvenu, rend complètement illisible l’écart temporel qui sépare de près de vingt-cinq ans le prologue des trois actes de l’ouvrage. Tantôt vêtus de costumes contemporains, tantôt de toges romaines ou d’habits de la Renaissance, maniant le téléphone comme la dague ou le revolver, les personnages oscillent entre le présent et le passé, obscurcissant les rebondissements de l’action même si l’on comprend qu’il s’agit pour le spectateur de mieux mesurer l’universalité de thèmes vieux comme le monde, l’appétit du pouvoir et la confusion des sentiments. Tout cela n’explique pas pourquoi, dans le bouleversant duo de la reconnaissance, Maria/Amélia envisage d’assassiner son père d’un coup de revolver ; lors du prologue, c’est Simon lui-même qui semble envisager de mettre un terme à ses jours. Comble de l’outrance, la fin de la scène du Conseil dans laquelle treize personnages représentent par leurs costumes et leur posture La Cène de Léonard de Vinci. Si les parallèles entre Simon et le Christ ou entre Paolo et Judas peuvent se défendre, l’apparition de Maria/Amélia en Vierge kitschissime, ou plutôt en une Notre-Dame de Lourdes donneuse de leçons, confine à l’absurde ; celle d’Adorno attifé en centurion romain frise le grotesque. Fort heureusement, à l’issue de l’entracte, les deux derniers actes gagneront en unité et en cohérence. Au final, le spectateur n’aura eu le choix que de pratiquer la « suspension consentie de l’incrédulité » chère au grand poète romantique Samuel T. Coleridge et de laisser libre-cours à ses sensations, à ses émotions et à son imagination. Sans doute était-ce l’effet recherché. Ou alors il pourra se régaler l’œil et goûter la beauté plastique des époustouflants décors de , habilement disposés sur un plateau tournant qui permet de faire défiler, entre autres tableaux, de superbes intérieurs classiques inspirés de constructions romaines ou de palazzi de la Renaissance.

Sur le plan musical, le spectacle est globalement une grande réussite, même si certains chanteurs ne sont pas entièrement irréprochables. Le ténor ouzbèk Najmiddin Mavlyanov est ainsi doté d’une belle et puissante voix, mais son chant reste encore « brut de décoffrage » pour être totalement convaincant. De même, la basse chinoise a toute la noirceur qui convient au rôle de Fiesco, mais l’émission est parfois instable et le vibrato tend à être hors de contrôle. D’une beauté physique appréciable, la soprano grecque a toute l’ampleur vocale qui convient au rôle d’Amélia Grimaldi, qu’elle chante avec finesse et musicalité même si l’on pourra déplorer quelques stridences occasionnelles. Remplaçant au pied levé un appelé à Palerme pour raisons familiales, fait valoir son solide métier, et propose du Doge un portrait empreint de la plus touchante humanité. C’est sans doute l’interprète du rôle secondaire de Paolo, le Grec , qui aura fait la plus grande impression grâce à l’intensité de sa présence scénique et surtout par la découverte de son baryton puissant et richement timbré. Le Chœur Opera Ballet Vlaanderen, bien rôdé lui aussi dans ce spectacle déjà présenté à Anvers et à Gand, a largement contribué au succès de la soirée. Et que dire de l’ qui, sous la baguette de son chef attitré , aura par la magie de ses sonorités – les cordes notamment – conduit au triomphe cette riche partition de Verdi finalement assez rarement entendue. Un spectacle qui peut avoir ses faiblesses, certes, mais qui en tout cas n’aura laissé personne indifférent.

Crédit photographique : Simone Boccanegra © Annemie Augustijnsz

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