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Monaco Music Forum : le nouveau concept du Printemps des Arts

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Monaco. Festival Printemps des Arts. 2-IV-2017. Monaco Music Forum
Francesco Filidei (né en 1973) : Sull’essere angeli pour flûte, accordéon et orchestre (CM); Ramon Lazkano (né en 1968) : Hondar pour orchestre (CM); Miroslav Srnka (né en 1975) : move 03 pour orchestre (CM). Sofia Goubaïdoulina ; Régis Campo ; Franck Bedrossian ; Klaus Huber; Yoshihisa Taïra ; Henry Cowell ; George Antheil; Gilbert Amy. Mario Caroli, flûte; Jean-Etienne Sotty, accordéon; Thierry Miroglio, percussion; Wilhem Latchoumia, piano; Thierry Coduys, nouvelles technologies; Anja Berhend, chorégraphie; Léa Montravers, performance; Cannes jeune ballet ; Orchestre Philharmonique de Nice ; direction Pierre-André Valade.

Printemps des arts 2C’est , le mal aimé mais non moins révolutionnaire, qui est la figure émergente de la 33ᵉ édition du Printemps des Arts de Monaco. Pour autant, et comme chaque année, s’ingénie à croiser les époques et les genres, les styles et les pratiques dans une programmation toujours originale et séduisante. En témoigne le Monaco Music Forum, en cet après-midi dominical du troisième week-end de festival, où musique et danse, créations symphoniques et performances investissent les différents espaces de l’Auditorium Rainier III.

Ce n’est pas de la mer, sur laquelle donne l’auditorium, mais du tunnel attenant, certes moins glamour, que nous viennent les premières ondes sonores avec l’arrivée d’une cavalière – Léa Montravers dont on reparlera – pratiquant les arts du feu à cheval. Plus convaincante est la prestation du Cannes jeune ballet qui lui succède, dans le tunnel toujours. La chorégraphie est d’Anja Berhend et la musique du regretté (The chosen one), tissant un contrepoint expressif à la danse collective très stylisée.
A l’invitation d’un « Monsieur Loyal » muni d’un porte-voix, le public investit ensuite la salle Kreisberg de l’Auditorium où les musiciens de l’Orchestre de Nice sous la direction de ont mis sur leurs pupitres trois partitions données en création mondiale; non pas l’une à la suite de l’autre mais en alternance avec d’autres événements extérieurs à la grande salle.

C’est , l’un des très grands défenseurs du répertoire de flûte contemporaine, qui est sur le devant de la scène dans Sull’essere angeli de , une oeuvre impressionnante et bien défendue par l’Orchestre de Nice sous la conduite investie de . L’œuvre est écrite « à la mémoire d’un autre ange, Eleonora Kojucharov », précise le compositeur. Filidei tire son inspiration et l’idée de ce « monologue accompagné » de l’univers singulier de la photographe Francesca Woodman qui, dans son travail, met en scène son propre corps auquel elle associe des éléments de décor. Dans Sull’essere angeli, la flûte, rien moins que virtuose, émet des sons fragiles et vacillants sous l’effet de modes de jeu spécifiques – bisbigliando, tremolando, wistle tone – cernant l’espace émotif d’une matière sonore flottant entre ciel et terre, tandis que les instruments tissent tout autour leur toile arachnéenne. S’il y a dramaturgie, elle passe par l’orchestre, faisant advenir des séquences plus rythmées aux couleurs filidéiennes (appeaux et instruments jouet) telle cette mélodie populaire à peine esquissée et ces instants de plénitude sonore et solaire toute ravélienne. On suit ce récit étrange et fantasmé avec une attention jamais relâchée jusqu’aux dernières minutes, mystérieuses et ritualisantes : la flûte – merveilleux – les sons subliminaux de l’accordéon, une contrebasse éthérée et les déflagrations d’une percussion qui lacèrent l’espace d’une violence inouïe.

« Grain après grain, l’accumulation du solide devient une autre matière, fuyante, insaisissable, fluide, presque liquide, que les doigts d’une main ne peuvent plus retenir ». Ainsi détaille-t-il le processus de Hondar (« sable » ou « restes » en basque), sa nouvelle pièce symphonique. Il y poursuit un travail très élaboré sur la matière sonore et ses métamorphoses, servi par une orchestration toujours ciselée et extrêmement virtuose, au sein d’espaces fragmentés où l’énergie du son est sans cesse sollicitée. Si les premières minutes captivent l’écoute, on peine ensuite à trouver un chemin et une cohérence à l’écriture dans un flux d’orchestre sans relief et un rien brouillon sous les doigts et les archets du Philharmonique de Nice. L’œuvre très/trop exigeante pâtit d’une exécution un peu sommaire, manquant sans doute de quelques heures de travail supplémentaires.

Il faut souligner que la tâche est rude pour l’orchestre et son chef en charge d’une troisième création mondiale avec move 03 de Miroslav Srnka, une pièce aussi intense que stimulante dont ils restituent pleinement l’envergure sonore. Regardant vers un Ligeti des années 60, le compositeur tchèque ouvre un large champ de résonance. Mouvements des masses sonores dans l’espace, polyrythmies et richesse des textures cuivrées engendrant de belles morphologies de son qui donnent l’illusion d’une source électronique. Srnka associe aux timbres de l’orchestre le spectre large de l’accordéon et les nuages de sons très atmosphériques d’émulsionneurs à lait électriques! L’écriture est spectaculaire, un rien démonstrative mais diablement efficace.

Printemps des arts

Guidé par le porte-voix du « coryphée », après chaque pièce d’orchestre le public est convié à sortir de la salle Kreisberg dans un processus d’allers-retours du dedans au dehors : dans le Hall de l’Auditorium Rainier III d’abord, pour une performance/concert d’une quinzaine de minutes avec l’accordéoniste Jean-Etienne Sotty et la danseuse et équilibriste Léa Montravers dite « Mère dragon » citée ci-dessus. Elle est ici à la corde lisse, très dénudée mais portant de lourdes chaussures-prothèses jouant en tension avec la finesse et l’élégance du corps fuselé. Imperturbable aux côtés de la performeuse, Sotty joue De profundis de Sofia Goubaïdoulina, pierre d’angle du répertoire de l’accordéon contemporain et oeuvre programmatique aux mille facettes ménageant un véritable espace au support chorégraphique. Des trois œuvres qu’il interprète ensuite en solo, on retiendra surtout la superbe Bossa Nova de dont l’accordéoniste restitue merveilleusement le raffinement des textures et l’énergie du mouvement.
On retrouve Léa Montravers dans le Troparium de l’Auditorium où, cracheuse de feu, elle joue dangereusement avec lui sous le déferlement de la percussion, défendant avec panache Monodrame I de .

Retour enfin dans le Hall du bâtiment avec l’élégant donnant au piano un merveilleux concert en hommage aux pionniers américains que sont et . Face à son « assistant » Jean-Etienne Sotty, assis au clavier pour actionner en continu la pédale de résonance du piano, Latchoumia est dans les cordes de son instrument pour interpréter la délicieuse Banshee, fée des légendes irlandaises  évoquée par la fantasmagorie sonore des cordes balayées ou pincées dont Cowell explore pour la première fois dans l’histoire l’univers détempéré. Dans The Aeolien Harp, le pianiste est seul devant le clavier, jouant entre notes enfoncées silencieusement à la main gauche et balayages rapides des cordes à la main droite. Dans First Irish Legend, le chant populaire est accompagné de clusters, autre trouvaille sonore qui fera son chemin, sollicitant la main, le poing puis l’avant-bras gauche du pianiste projetant de formidables résonances qui embrassent le total sonore. C’est ce même travail sur la résonance et une écriture qui investit tous les registres de l’instrument qu’il fait valoir dans Oblique II : le récit, une oeuvre superbe de que l’interprète a désormais fait sienne. Après les pièces de (Jazz Sonata) et , pastilles aussi courtes qu’effervescentes, le pianiste termine avec The fairy bells de Cowell, une autre perle du Californien que Latchoumia a eu raison de garder pour la fin.

Crédits photographique : © Michèle Tosi

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