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Rémi Geniet, portrait d’un jeune artiste en beethovénien racé

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : sonates pour piano n°2 en la majeur op. 2 n°2, n°9 en mi majeur op. 14 n°1, n° 14 en ut dièse mineur op. 27 n°2 « clair de lune », n°31 en la bémol majeur op. 110. Rémi Geniet, piano. 1 CD Mirare. Enregistré au Tap de Poitiers en septembre 2016. Durée : 76′.

 

remi geniet, à vingt-quatre ans à peine, et après un disque déjà très remarqué consacré à Jean-Sébastien Bach pour le même éditeur nous revient pour un récital Beethoven assez abouti, très poétique et par moment saisissant de maturité.

Ce programme arpente l’ensemble de la production des trente-deux sonates pour piano du « grand sourd » depuis la deuxième des trois de l’opus 2 (1794-95), recueil d’ambitieuses quasi-symphonies pour piano seul, iconoclaste malgré une dédicace malicieuse au maître vénéré Joseph Haydn, jusqu’à l’avant-dernière et interrogative sonate opus 110 (1819-21), sorte de méta-musique des replis et tréfonds psychologiques de l’auteur dans son ultime phase créatrice. Entre ces deux extrêmes le parcours est long et fructueux. Beethoven aborde autant la concentration du propos dans la première des deux sonates de l’opus 14, œuvre bien moins mineure que ses modestes dimensions ne semblent l’indiquer, ou encore laisse place à la fantaisie la plus débridée, héritière des excursions pré-classiques d’un Carl Philipp Emanuel Bach autant que prémonitoire du romantisme noir à venir d’un Schumann.

, jeune pianiste originaire de Montpellier, formé entre autres à l’École normale de musique puis au CNSMD de Paris a également bénéficié de l’enseignement de nombreux maîtres en masterclasses. Il s’est fait remarquer par plusieurs distinctions dans des concours internationaux majeurs tels l’international Telekom Beethoven competition de Bonn (troisième prix à dis-neuf ans), ou surtout le concours Reine Elisabeth de Belgique de 2013 où il décrocha un magnifique second prix assez mérité juste derrière Boris Giltburg.

Son approche beethovénienne se veut directe et spontanée, sans chichi, proche du texte et fidèle aux intentions et à la poétique du compositeur. Mais elle ne pèche nullement pas un excès de classicisme ou de prévisibilité.
Par exemple, Rémi Geniet n’épargne aucun contraste dynamique abrupt mais inscrit dans la partition ou souligne l’ironie mordante de l’accompagnement surpiqué du mouvement lent de la Sonate n°2. Peut-être peut-on regretter que, çà-et-là au cours du volubile finale de la même œuvre, il s’autorise parfois quelques césures brisant la rectitude irrépressible du tempo et les flots de croches durant l’épisode en la mineur.

L’opus 14 n°1, sans doute une des œuvres fétiches du jeune pianiste, puisqu’il la joua lors de l’épreuve finale du concours Reine Elisabeth, n’appelle que des éloges par sa franchise de ton, son sens du délié et sa poésie changeante et raffinée au fil des mouvements très ramassés, malgré d’infimes ruptures de tempo au cours du rondo final.

Sans doute la célèbre sonate « au clair de Lune », un peu en retrait,  appelle-t-elle quelques menues réserves : un Adagio sostenuto lisse malgré une stricte observation des nuances et une dramatisation idoine de son développement central, un allegretto quelque peu indifférent et insuffisamment enchaîné au premier mouvement, comme l’indique la partition et un final où l’on pourrait imaginer une rage et une noirceur presque macabre plus débridées encore.

C’est peut-être dans la difficile sonate opus 110 que les qualités de poésie pudique de l’instant et le sens de la grande architecture du jeune pianiste français sont les plus probants : sans doute peut-on imaginer discours plus creusé encore dans le Moderato cantabile initial, où le piano cependant chante comme jamais, mais la verve mi-tragique mi-ironique de l’Allegro molto central et surtout la gestion temporelle du long final à épisodes, irréprochables, révèlent un beethovénien de haut vol. Au sein d’une discographie pléthorique et relevée, riches de références historiques comme récentes, Rémi Geniet se singularise par un subtil mélange de sagesse et d’originalité, de naturel et d’interrogation du texte sans inutile sophistication. C’est le triomphe du texte avant tout, venu du cœur et qui y retourne – comme le disait Beethoven à propos de sa Missa solemnis.

Si l’on ajoute à ces belles interprétations la prise de son naturelle et idéalement timbrée de Hughes Deschaux, le texte de présentation très creusé d’Elisabeth Brisson et l’élégante présentation habituelle du catalogue Mirare, on tient là un précieux témoignage d’un déjà grand pianiste à l’avenir musical plus que prometteur.

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