tous les dossiers(1)

À Genève, Dmitri Jurowski enflamme la musique de La Pucelle d’Orléans

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Victoria Hall. 6-IV-2017. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Orleanskaya Deva (La Pucelle d’Orléans), opéra en quatre actes et six tableaux. Livret du compositeur d’après diverses œuvres dont Die Jungfrau von Orleans de Friedrich Schiller. Avec Ksenia Dudnikova, Jeanne d’Arc ; Migran Agadzhanyan, Charles VII ; Mary Feminear, Agnès Sorel ; Roman Burdenko, Dunois ; Boris Pinkhasovich, Lionel ; Marek Kalbus, L’archevêque ; Boris Stepanov, Raymond ; Alexey Tikhomirov, Thibaut ; Alexander Milev, Bertrand ; Peter Baekeum Cho, Loré ; Aleksandar Chaveev, Un soldat ; Iulia Elena Preda, Une voix d’ange. Chœur du Grand Théâtre de Genève (Chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Dmitri Jurowski.

Dimitri Jurowski.01Un en grande forme se plie à l’énergique direction de pour enflammer la musique de La Pucelle d’Orléans (Orleanskaya Deva), le trop rarement entendu opéra de Tchaïkovski.

Situé entre la composition de Eugène Onéguine et de Mazeppa, Orleanskaya Deva (La Pucelle d’Orléans) fait malheureusement preuve de parent pauvre dans l’œuvre lyrique de . On comprend mal les raisons de cet ostracisme car la musique de cet opéra est d’une grande beauté. C’est du moins ce que nous en fait goûter le chef et l’ dans cette version concertante. Pour des versions scéniques à grand spectacle, plus rares encore que les versions concertantes, il faut actuellement se déplacer jusqu’à Tcheliabinsk, une ville de Russie à la frontière du Kazakstan plus connue chez nous pour le météore qui s’y est écrasé en 2013 que pour sa maison d’opéra ou à Oufa à près de 1 200 kilomètres à l’est de Moscou (avis aux amateurs !).

La version concertante de cet opéra au programme du Grand Théâtre de Genève s’appuie sur une distribution essentiellement russe (ou de langue slave). Incontestable avantage pour bénéficier d’une prononciation de la langue russe moins exotique que pourrait offrir une distribution locale. Toutefois, presque tous les interprètes restent figés devant leur pupitre dans un chacun pour soi vocal mettant le spectateur dans l’ignorance quasi totale de ce que le livret raconte. En l’absence de surtitres, le chaland doit se référer à un synopsis glorifié dans la brochure du programme, difficile à suivre. Un petit effort bienvenu aurait voulu qu’on bénéficie d’un livret avec sa traduction française, comme il est d’usage pour les récitals !

Dans l’incapacité d’individualiser les personnages ou d’en ressentir les caractérisations, ou les enjeux entre eux, il faut se borner à l’écoute des voix étant entendu qu’il est quasiment impossible de séparer les « gentils » des « méchants ». Avec deux seules voix féminines (plus une voix d’ange), il est cependant aisé de s’y retrouver. Dans le rôle-titre, la mezzo (Jeanne d’Arc) se distingue par une voix ne manquant pas de puissance. Si la mezzo-soprano démontre une santé vocale impressionnante, lançant les aigus d’une partition difficile et exigeante avec crânerie, elle reste néanmoins d’une assez grande monotonie de couleurs, n’offrant qu’à de très rares moments l’impression qu’elle comprend les mots qu’elle chante. Sa consœur (Agnès Sorel) convainc beaucoup plus avec moins de moyens. Elle module sa voix aux beaux aigus dans la recherché d’un lyrisme engagé.

Du côté des messieurs, si on retrouve avec bonheur la voix de (Raymond) déjà agréablement remarqué dans le Carmina Burana de l’an dernier à Genève, c’est un festival de barytons. À commencer par (Dunois) dont la voix tranchée se partage la vedette avec celle de (Lionel), tous deux survolant la distribution. Au registre plus profond des voix de basses, si (Bertrand) réussit toujours à charmer l’auditoire de sa très belle ampleur vocale, (Bertrand) surprend par l’agressivité d’un phrasé qui n’en demande pas tant. De son côté, la basse allemande (L’Archevêque) ne semble pas à l’aise. En méforme probable, sa voix engorgée est hésitante. Contrairement à ses collègues, le ténor en résidence (Charles VII) s’agite devant son pupitre alliant le geste à l’éclat de sa voix pour donner quelque théâtralité bienvenue à ce défilé de non-personnages.

Si la phalange des solistes apparaît désespérément statique, ce n’est pas faute de musique, d’orchestre, de chœur, ni de direction enflammée du chef russe Dmitri Jurowski. Emmenant un Orchestre de la Suisse Romande plein d’allant, Jurowski s’applique à offrir un tableau de couleurs orchestrales magistralement dépeintes. Répondant tout aussi superbement, le Chœur du Grand Théâtre de Genève est impressionnant de précision et d’engagement. Tout cela en hommage à une écriture musicale, à des orchestrations de Tchaïkovski d’une inspiration peu commune. On se souviendra sans doute de la marche de l’acte III, pour la solennelle entrée du roi Charles à la cathédrale de Reims, avec une foule acclamant Jeanne d’Arc. Des moments musicaux d’une rare intensité, instants qui ont certainement dû titiller l’esprit de Dmitri Chostakovitch puisqu’on en retrouve quelques mesures dans le thème de sa 8e Symphonie « Stalingrad ».

Crédit photographique : © Oleg Nachinkin

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.