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L’élection de Jacques Chirac en 1995, c’est aussi…

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À l’occasion de ce début d’année 2017 marquée en France par plusieurs grands moments politiques, ResMusica propose à ses lecteurs une rétrospective sur les politiques publiques de la culture et les grands évènements du secteur sous les présidences de la Cinquième République, soit découlant de choix politiques, ou révélant un goût personnel du Président de la République pour le monde artistique. Pour accéder au dossier complet : Musique, danse et politique sous la Ve République

 

9168-1097_4497_pierre_bouez_harald_hoffmann_dg… la relance de la construction de la grande salle de la Cité de la musique à Paris

Inaugurée le 12 janvier 1995 par François Mitterrand, la Cité de la musique est habituellement présentée comme faisant partie des « Grands travaux » lancés en 1981 par le président de la République. Mais la Cité de la musique telle que nous la connaissons en 2017, dépasse largement l’idée d’un seul homme, et si cela devait être avéré, ce serait plutôt au compositeur et chef d’orchestre de renommée internationale auquel il faudrait en attribuer le mérite. C’est donc en toute logique que la grande salle inaugurée le 14 janvier 2015, porte désormais le nom de son plus grand défenseur. À la fois grande école musicale, lieu de diffusion mais également de découverte, la Cité de la musique telle que nous la connaissons aujourd’hui est bien différente de ce qui avait été imaginé hier.

Quelques mois après l’inauguration de la Cité de la musique, François Mitterrand laissait sa place à Jacques Chirac, candidat du parti du Rassemblement pour la République (RPR), fraîchement élu à la présidence de la République. L’arrivée d’une nouvelle équipe au pouvoir exécutif mettait de nouveau en exergue les difficultés de la vie musicale parisienne. Depuis plusieurs années en effet, les orchestres de la capitale réclamaient de meilleures conditions de travail. Le projet de l’auditorium symphonique initialement prévu au sein de la Cité de la musique et abandonné quelques années auparavant est ainsi revenu dans le débat public.

Mais c’est sous le deuxième mandat de Jacques Chirac, avec le Premier ministre Dominique de Villepin, que le projet se concrétise réellement après dix ans de tractations. La profonde remise en question d’un budget de la Culture jugé trop majoritairement consacré aux projets et aux institutions de la capitale, a pour conséquence une implication concrète de la Ville de Paris et de la Région Île-de-France.

L’idée d’un musicien, le chantier de cinq présidents de la République

Le projet de création de la Cité de la musique a été élaboré en 1978 sous l’impulsion de après le constat amer de l’étroitesse du Conservatoire national supérieur de Musique et de la vétusté du Musée de la musique. C’est en 1979 avec le président Valéry Giscard d’Estaing, qu’est évoquée pour la première fois par l’État, l’idée d’un édifice consacré à la musique.

En 1981, le ministre de la Culture Jack Lang propose au président François Mitterrand, passionné d’architecture, la construction d’une « Cité internationale de la musique », empruntant les termes usités par le compositeur et organisateur de festivals de musique contemporaine, Maurice Fleuret, à cette époque directeur de la musique et de la danse au ministère chargé de la Culture. Cette « Cité » s’inscrit dans un ensemble plus large de chantiers à caractère culturel en Île-de-France et en région, nommé par la suite les « grands travaux ». L’objectif de ces grands projets architecturaux et culturels consistait à faire de la culture la vitrine du changement de société promis par l’ancien candidat à la présidence de la République. À une conférence de presse de septembre 1981, Jack Lang annonça vouloir rassembler « un opéra, un auditorium géant, un conservatoire, des salles de concert et de musique, des classes et studios d’étude, le musée instrumental hérité de la rue de Madrid, une médiathèque, des logements étudiants et même des luthiers, libraires et disquaires. »

Mais très vite, le projet est amputé de son grand auditorium de 2 700 places en raison de l’édification à la Bastille d’un « Opéra populaire » et de dérapages budgétaires importants. La faillite d’un quart des entreprises choisies retarde l’achèvement du chantier et alourdit considérablement la facture puisque les 400 millions de francs annoncés au départ sont passés à 1,3 milliard au final. Seule une salle modulable de 900 places ouvre donc dans un premier temps. Mais celle-ci ne peut rapporter que 120 000 francs par manifestation, ce qui ne lui permet pas d’inviter de grands orchestres symphoniques ou des musiciens stars. De plus, l’acoustique de cette salle modulable n’est pas adaptée aux formations symphoniques et n’a d’ailleurs pas été conçue dans ce but. La réalisation d’un grand auditorium paraît indispensable pour faire évoluer des ressources propres qui plafonnent à 29 millions de francs en 2000, soit 17 % d’autofinancement.

Sous l’impulsion du directeur général de la Cité de la musique, , l’implantation de la grande salle prévue dans les plans initiaux s’inscrit dans le programme politique du parti de droite lors de la campagne présidentielle de 2002 et le sujet est abordé à l’Assemblée nationale dès novembre. Le projet est officiellement remis à l’étude le 10 octobre 2005 par le Premier ministre Dominique de Villepin, et son lancement est annoncé le 6 mars 2006 à l’occasion de la réouverture de la Salle Pleyel.

Avec un projet estimé à 170 millions d’euros, ce sont les Ateliers Jean Nouvel qui sont finalement sélectionnés. Le plan de financement correspondait à 45 % par l’État, 45 % par la Ville de Paris et 10 % par la Région Île-de-France. Après une succession de dérapages de coûts pointés par la commission des finances du Sénat et comblés par le ministère de la Culture (le chantier a finalement coûté 380 millions d’euros), la Philharmonie de Paris ouvre ses portes 36 ans après la première annonce officielle du projet. Mais dès sa première année, la grande salle connaît un véritable succès avec un taux de remplissage de 97 %. L’effet positif sur la Cité de la musique ne se dément pas la deuxième année d’exploitation du site puisque le nombre d’abonnements a augmenté de 31 % dont 28 % correspondent à des places de spectacles organisés dans la grande salle. Une étude qualitative et quantitative lancée par la Philharmonie en collaboration avec le département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture est actuellement en cours pour mieux percevoir les effets bénéfiques de cette nouvelle salle de concert.

Philharmonie

Les concerts symphoniques dans la capitale en 1995

Cinq orchestres symphoniques sont présents en 1995 à Paris : l’, les deux orchestres de la Maison de la Radio soit l’ (ONF) et l’Orchestre Philharmonique de Radio-France (OPRF), l’Orchestre National d’Île-de-France (ONDIF), et enfin l’Orchestre National de l’Opéra de Paris pour les productions lyriques. Mais ces formations rencontrent une importante vague de reproches concernant principalement un manque de coordination des salles de concert qui entraînent de nombreux doublons dans les programmations des principales salles parisiennes. Radio-France, propriétaire de deux orchestres symphoniques, était également sujet à de nombreuses critiques. À l’origine, l’ONF devait jouer le « grand répertoire » alors que l’OPRF était destiné à la promotion de la musique contemporaine. Or , directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de 1988 à 2000, avait détourné l’orchestre de sa mission première pour lui permettre d’interpréter les grandes œuvres du répertoire symphonique, et donc se positionner comme une concurrente directe de l’autre phalange de la Radio.

Mais les critiques furent également violentes d’un point de vue qualitatif, les musiciens français se démarquant de leurs confrères internationaux par leur indiscipline et leur individualisme, deux traits de caractère rédhibitoires pour défendre un projet collectif au sein d’un orchestre symphonique. En novembre 1995, le chef Guennadi Nikolaïevitch Rojdestvenski et la pianiste soliste annulèrent un concert avec l’ONF parce que « la notion de discipline […] fait totalement défaut aux musiciens. » À l’époque, , ancien directeur musical de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam déclarait que « les musiciens français sont d’excellents techniciens. Le problème est de les faire jouer comme un seul homme en dépit de leurs qualités individuelles. »

Mais au-delà des défauts des musiciens de l’Hexagone, les plus grands chefs d’orchestre internationaux fustigeaient l’absence d’une salle de concert digne d’une capitale comme Paris, et soulignaient la nécessité d’un tel équipement, outil de travail nécessaire à la maturation de tout orchestre. Ainsi, en 2002, alors que l’ fut amené à quitter la salle Pleyel pour s’installer provisoirement au Théâtre Mogador, son directeur artistique Christophe Eschenbach n’excluait pas de quitter l’orchestre avant la fin de son mandat si aucune décision n’était prise concernant la construction d’un auditorium à Paris.

Après les cérémonies d’inauguration successives (en 1993 du nouveau Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse, en 1995 de la Cité de la musique et en 1997 du nouveau Musée de la musique), la presse évoque « une cité qui n’est plus qu’un village ». Cette ouverture de la Cité de la musique en 1995 donna l’occasion de relancer le projet d’un grand auditorium. Le contexte symphonique agité de l’époque permit également de donner encore plus de sens à sa construction.

 

Bibliographie : Bilan d’activité 2015 de la Philharmonie de Paris – « La Philharmonie de Paris, les pouvoirs publics et la question symphonique parisienne (1995 à 2011) » de Capucine Jaussaud.

Crédits photographiques : Jacques Chirac aspirant DJ © Tumblr FYJC ; Pierre Boulez © Harald Hoffmann ; Grande Salle de la Philharmonie : première répétition d’orchestre le 12 janvier 2015 © Beaucardet.

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