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Léa Desandre, la nouvelle Alcione de l’Opéra Comique

Léa-Desandre©Ledroit-PerrinCe début de saison à l’Opéra Comique fait la part belle aux jeunes artistes. Après le metteur en scène Thomas Jolly et son Fantasio, voici la jeune mezzo-soprano franco-italenne Léa Desandre pour qui cette nouvelle production d’Alcione de , avec à la tête de ce projet la chorégraphe Raphaëlle Boitel, la metteure en scène et à la direction musicale, est une première occasion d’interpréter un rôle-titre. La lauréate des dernières Victoires de la musique classique nous parle de ce projet à quelques jours de la première.

« Je crois que la clef, c’est de savoir dire non, d’être patiente et de connaître ses limites. »

ResMusica : Avec Alcione, vous restez dans un univers que vous connaissez bien : le répertoire baroque. Pouvez-vous nous expliquer de quelle manière vous abordez cette musique ?

Léa Desandre : Techniquement, ce n’est pas différent des autres répertoires. C’est au niveau du style qu’il faut s’adapter. Les répétitions d’Alcione se révèlent très intéressantes, est pointilleux sur cette question de style ; il nous demande beaucoup de sons droits, non vibrés. On travaille également beaucoup sur les différences d’ornements, les broderies, les coulés… C’est tout un monde qui est propre au baroque dans lequel il faut entrer. Les sons droits permettent de rendre la tension avec l’harmonie encore plus forte. Une des inventions caractéristiques de cette période est la basse continue, soit une technique d’improvisation d’une basse chiffrée. Elle joue un rôle fondamental dans l’opéra et notamment les récitatifs. Le dialogue et l’écoute entre la basse continue et les chanteurs permettent de souligner le sens du texte en utilisant l’harmonie comme par exemple dans l’intervention de la Messagère dans l’Orfeo de Monteverdi : lorsqu’elle évoque la mort d’Eurydice, les accords sont durs et douloureux. Cette relation est propre à la musique du XVIIIe siècle. Puisque la taille des orchestres va augmenter, la musique sera de plus en plus écrite et la basse continue disparaîtra.

Concernant le texte, on doit « manger » les mots, être au service du texte, savoir ce que l’on dit et vivre ce que l’on raconte. Mais ce qu’il y a de particulier au répertoire baroque, c’est la quantité de texte : contrairement à des opéras plus tardifs où de nombreuses phrases se répètent en boucle, il y a dans la tragédie lyrique des airs de forme ABA ou AABB mais surtout énormément de récitatifs. Cette déclamation proche du parler peut être dangereuse pour un chanteur. Cette musique est très expressive. La tentation de se laisser emporter par le jeu et l’émotion est forte. Il faut être attentif et penser à rester connecté à son souffle. Tenir trois heures d’opéra, c’est épuisant, il faut être vigilant.

RM : Votre début de carrière s’est essentiellement tourné vers cette musique. De quelle manière y êtes-vous entré ?

LD : Je me suis tournée vers le chant lyrique en écoutant ! A l’époque, je la suivais un peu partout. Elle venait d’enregistrer des Cantates de Händel avec (Händel: Delirio, 2005) et des duos handeliens que j’écoutais en boucle. Comme ma passion a démarré avec ces disques, c’est donc naturellement que mes écoutes se sont orientées vers la musique ancienne.

Et puis ce qui se profilait au niveau des premières auditions, c’était des opéras studios ou des académies. J’ai eu la chance de participer au Jardin des voix de William Christie et c’est véritablement parti de là. Je me suis lancée parce que Les Arts Florissants préparaient une édition italienne, une langue que je maîtrise grâce à ma double culture, et parce que mon professeure, Sara Mingardo, connaissait parfaitement ce répertoire. Grâce à cette expérience, j’ai eu ensuite des auditions pour , Sir John Elliot Gardiner, Jordi Savall et d’autres personnes de la sphère. Le baroque m’a tout de suite parlé. C’est une musique très expressive et savante. Je m’y suis plongée à fond et ça m’a passionné. Le a été une école merveilleuse…

Mais ma nomination aux Victoires de la musique me permet désormais de m’orienter vers de nouveaux horizons grâce à la visibilité que m’a donnée la Victoire de la révélation lyrique de l’année. Ce prix m’ouvre désormais les portes des grandes maisons lyriques mais également à l’étranger. Sur le plan du répertoire, les propositions se diversifient. Pour les saisons à venir, j’aborderai Mozart, Gluck, Rossini ou encore Ravel.

Et puis la voix grandit, elle n’avait pas terminé de muer. Il y a encore des réglages à faire et il y en aura toujours. Désormais, elle commence à se poser ce qui me permet de me projeter dans bien plus de répertoires. Mais il faut être calme. Je crois que la clef c’est de savoir dire non, d’être patiente, d’avoir la tête bien encrée sur les épaules et de connaître ses limites – bien que les choses soient allées vite pour moi jusqu’à présent. La voix, c’est comme un bon vin de garde ! (rires)

Victoires de la musique

RM : La première idée qui est souvent associée en évoquant cet opéra de , c’est cette fameuse « Tempête », ce morceau de bravoure orchestrale qui a contribué grandement au succès de cette tragédie lyrique. Pour vous, à quoi correspond Alcione ?

LD : Sur un plan artistique, je m’identifie beaucoup au personnage d’Alcione parce qu’il avait été créé en 1706 par une jeune chanteuse qui avait un an de plus que moi (Marie-Louise Desmatins avait 24 ans lors de sa prise de rôle), donc j’arrive à me mettre facilement dans la peau de cette héroïne même si c’est vrai que c’est une tragédienne : ce type de rôle est habituellement interprété par des femmes plus mures. Et puis Alcione est la fille d’Éole, le dieu du vent. Je l’imagine forte, loyale, majestueuse, brûlante : c’est une demie-déesse ! Mais elle est aussi très délicate, gracieuse, aérienne : des traits qui me plaisent en tant qu’ancienne danseuse. J’ai fait 13 ans de danse classique avec un professeur très rigoureux. C’est ma première passion. Sur scène, quand je travaille avec les chorégraphes, cela revient naturellement. C’est un langage que je connais. Le traitement du corps fait parti de mes critères pour me lancer dans une nouvelle aventure.

Dans cette nouvelle production, les corps sont maîtres : nous sommes mêlés aux danseurs et circassiens… Nous avons passé une semaine en résidence à Cherbourg pour se connaître, ce qui a permis de créer un véritable esprit de troupe. Cette mise en scène combine mes deux passions qui sont la danse et le chant : c’est un rêve. La barre est haute pour les prochains projets. Entre le lieu qui est un réel bijou et la merveilleuse équipe avec qui je travaille, je suis comblée. Tout est fait avec plaisir et bienveillance.

Sur un plan personnel, c’est ma première production dans cette maison mais aussi mon premier rôle-titre. Quand j’étais petite, j’ai chanté dans les chœurs à l’Opéra de Paris puis en tant que soliste au Théâtre des Champs-Élysées, au Théâtre du Châtelet ou encore la Philharmonie de Paris mais c’était une exposition différente.

Ce projet correspond également à ma première collaboration avec Jordi Savall. Jordi Savall, et bien… c’est Jordi Savall ! On en rêve ! Mais c’est aussi une redécouverte pour cet opéra qui n’a pas été rejoué à Paris depuis 1771 ! Cela fait longtemps que l’on entend parler de l’Alcione de Jordi Savall… et le voilà ! Plus de 25 ans après Tous les Matins du Monde. Il y a une énergie bouillonnante autour de ce projet. Dans la distribution, nous sommes beaucoup à défendre régulièrement le répertoire français : , , Hasnaa Benani,

Et enfin, et Raphaëlle Boitel qui sont à la mise en scène et à la chorégraphie, nous portent et nous écoutent. J’avais fait part dès le début des répétitions de mes envies de danse, d’être impliquée physiquement ; bien que le personnage soit une reine qui doit par conséquent garder une certaine tenue. Elles ont été tout de suite à l’écoute et ont adapté leur travail aussi en fonction de mes envies. Vous verrez le 26 avril : ça vole, ça saute, ça danse, ça respire…

« Cela fait longtemps que l’on entend parler de l’Alcione de Jordi Savall… Il y a une énergie bouillonnante autour de ce projet »

RM : Cette nouvelle production marque également un autre évènement : la réouverture de la salle Favart. Est-ce que le ramdam fait autour de cette réouverture vous fait aborder différemment ce spectacle ?

LD : Cela ne me semble pas être une pression supplémentaire. On peut même espérer que grâce à la réouverture, un public peu habitué à ce répertoire sera présent. Ils auront la chance de découvrir une œuvre merveilleuse et j’espère qu’ils en sortiront ravis !

RM : Aviez-vous une idée préconçue du personnage ?

LD : Je n’étais pas fixée sur quoi que ce soit si ce n’est, à la première lecture de la partition, par la noblesse et la gravité de la femme et de la situation. Aussi j’appréhendais d’aborder une tragédie : la matière qui permet de construire notre jeu est souvent nourri de nos expériences… Pas évident de se mettre dans la peau d’une demie-déesse ! Je suis arrivée sur le plateau vierge de tout. Je n’ai écouté le seul enregistrement existant (celui de sorti en 1990) qu’après avoir commencé les répétitions, et cela volontairement. J’avais conscience que Louise Moaty avait une approche un peu différente en traitant cette tragédie lyrique dans le milieu du cirque et de la danse. Ce qui m’a tout de suite parlé. Puis en voyant les costumes mais aussi le travail aux agrès de Raphaëlle Boitel, des danseurs, et les inspirations de décors de Louise, je suis entrée dans cet univers du merveilleux. Beaucoup de choses se sont créées naturellement et en cas de désaccords, nous avons pu discuter et régler ensemble les détails qui n’étaient pas organiques. Cela a été en vérité assez évident pour nous tous…

Festival d'Aix en ProvenceRM : Quelles sont vos contraintes en tant que chanteuse et votre mode de travail entre chaque concert ?

LD : Je dois m’imposer beaucoup de rigueur parce que je suis le plus souvent seule. Lorsque je suis en répétitions pour une production comme c’est le cas à présent avec Alcione, c’est plutôt facile parce que l’on me constitue un planning que je dois suivre. Mais quand je suis livrée à moi-même, c’est un peu plus délicat : il faut que je commence à préparer telle musique, tel concert, préparer les programmes pour les récitals, continuer à prendre des cours de chant, avoir des chefs de chant, faire du sport… Je construis mon planning autour de ça.

Au niveau de la technique vocale, je la travaille via le répertoire même si j’ai quelques exercices de respiration, des vocalises, de sons bouche fermée… Mais ils me sont utiles seulement quand quelque chose ne va pas. Je travaille ma voix directement à travers les partitions que j’aurais à interpréter sur scène. Le yoga me permet de me chauffer le corps le matin. Pour le chant, c’est le corps que l’on a besoin de chauffer. La technique vient du soutien et de la machine respiratoire. Avec un corps bien réveillé, la voix ne peut que suivre. Je fais en ce moment beaucoup de yoga parce que la danse est incompatible avec le chant : la musculation au niveau des abdominaux n’est pas la même et on ne respire pas pareil. En danse, il y a cette idée de penser très haut en rentrant le ventre etc. Alors qu’en chant, on est très dans le sol et au contraire le ventre doit sortir, ce qui en danse n’est pas du tout gracieux.

Après il y a les trajets, les voyages… J’ai toujours la tête dans les valises. Et tenir un rythme de vie sain c’est difficile. Les productions d’opéra nous permettent de nous poser puisqu’on est dans une même ville pendant un mois et demi. Et puis on repart en vadrouille…

RM : Vous avez le trac à chaque représentation ?

LD : Non. La première est la plus difficile et puis, au fur et à mesure des représentations, je rentre dans quelque chose de plus confortable parce que je me dis que je l’ai déjà fait une fois et que c’est donc faisable ! Avec le temps, on prend ses marques, on peut prendre plus de plaisir. A la première, on essaie de faire bien, de rendre pleinement le travail du metteur en scène mais une fois que les choses sont en route, on peut se permettre de prendre quelques libertés pour que cela soit naturel, organique.

Propos recueillis le 11 avril 2017 à l’Opéra Comique.

Crédits photographiques : Léa Desandre © Ledroit-Perrin – Léa Desandre aux Victoires de la musique 2017 © France 3 – Léa Desandre au Festival d’Aix-en-Provence © Festival Aix-en-Provence

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