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Alexandre Tharaud, pianiste à lire absolument

À emporter, Biographies, Essais et documents, Livre

Montrez-moi vos mains. Alexandre Tharaud. Éditions Grasset. 223 p., 17 euros. Mars 2017.

 

LIVRE_TharaudPar le biais d’une conversation avec le musicologue Nicolas Southon autour de sa discographie, était déjà présent dans nos bibliothèques avec l’ouvrage Piano intime paru en 2013. Aujourd’hui, bien au-delà d’une simple biographie, Montrez-moi vos mains lève le voile sur la manière dont le musicien aborde son métier, et sur le quotidien d’un pianiste qui voyage pour transmettre et émouvoir.

On appréhende toujours un ouvrage biographique sur une grande personnalité du monde artistique. Les musiciens ne couchent que rarement leurs mots sur le papier (et souvent maladroitement), préférant l’aide d’une plume intermédiaire qui n’extrait généralement de leurs pensées qu’un simple objet commercial sans véritable saveur. Devrions-nous alors ne côtoyer qu’à travers ses concerts ou son dernier disque, pour éviter toute déception ?

Construit autour de chapitres courts, de phrases rythmées et souvent percutantes, d’un discours clair et dynamique, ce livre peut intéresser autant les inconditionnels de musique que les novices, autant les musiciens professionnels que les simples spectateurs, autant le public du pianiste que ceux qui n’ont jamais entendu son jeu. Mais au-delà de l’accessibilité de cet écrit, c’est sa richesse qui en fait sa principale force. Riche d’humanité, de sensibilité, de recul, d’humour. De sincérité surtout. Parce qu’Alexandre Tharaud révèle sans détour ses faiblesses (« mes petites granules [homéopathiques], mon corps et moi, […] on s’écoute et on se tient les coudes »), ses obsessions (il ne dort que dans des chambres dont le numéro est un multiple de 9) et ses peurs (« la peur du trou de mémoire me tordait les boyaux depuis des années »). Sa solitude, son repli, il les vit comme une nécessité : « seul, pour mieux partager ».

Touchante aussi, l’évocation du souvenir de Bucéphale, son piano qui l’a conduit à ses premiers pas de concertiste, « mon ami intime, mon frère », et dont il recherche encore l’odeur à chaque répétition, à chaque concert. L’instrument est un compagnon de route, un compagnon de vie : tous les musiciens vous le diront. Mais la singularité de ce pianiste est qu’il vit en « SPF – sans piano fixe ». Les instruments qu’il découvre au fil des concerts sont aussi la source de son interprétation : « Une inégalité, une note enrouée, une raideur mécanique, un clavier pesant, trop vif, voilà de belles opportunités pour s’adapter, emprunter de nouvelles voies. »

Solitaire mais observateur, Alexandre Tharaud se lie à chaque personne qu’il rencontre sur son chemin d’artiste : la qualité des portraits dans cet essai l’atteste. Quelle sensibilité avec cet agent de sécurité, à quelques minutes d’entrer en scène, dont Alexandre Tharaud s’inquiète de savoir s’il ne va pas s’ennuyer durant le récital ; avec ces accordeurs de piano qui travaillent en osmose avec l’interprète pour proposer le meilleur potentiel possible au piano du soir ; avec les journalistes et l’impact si éphémère de leurs articles de presse ; avec les tourneurs de page, ses « compagnons de route » depuis que le pianiste a décidé de ne plus jouer de mémoire… C’est avec finesse, humour et bienveillance que l’interprète trace aussi plusieurs portraits de spectateurs, n’hésitant pas à fournir un manuel de bienséance à son public.

Mais cet essai, c’est surtout de la musique : « Bach demande une concentration permanente », « on est nu chez Mozart », « Chopin tient en équilibre », « Rachmaninov procure une grande aisance », « on joue Ravel en chirurgien minutieux », « Satie ne s’interprète pas, il se délivre dans le renoncement… » Lorsqu’il est en manque d’inspiration, son jeu s’imprègne de la sagesse d’Emil Gilels, de la fluidité de Rudolf Serkin, de la cohésion d’Arturo Benedetti Michelangeli, de la folie de Samson François… L’histoire du métier d’interprète, de la facture de l’instrument, du rituel du récital : tout cela est abordé avec fantaisie (« Jeu de mains jeu de vilains, Dussek a inventé le soliste-prédateur ») et toujours beaucoup d’humilité (« C’est à eux [les facteurs], véritables aventuriers, que nous devons notre métier. […] Nous sommes les humbles échos de vos audaces d’alors »).

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